La Civilisation féodale. De l’an mil à la colonisation de l’Amérique

No 12 - déc. 2005 / jan. 2006

Jérôme Baschet

La Civilisation féodale. De l’an mil à la colonisation de l’Amérique

lu par Claude Rioux

Jérôme Baschet, La Civilisation féodale. De l’an mil à la colonisation de l’Amérique, Aubier – Historique, Paris, 2004

Entre obscurantisme et élan créateur

Pour les profanes en histoire médiévale (dont nous sommes), ce livre pourrait constituer une véritable révélation. Nous avons connu Jérôme Baschet grâce à son inestimable travail sur les zapatistes du Chiapas [1], sur lesquels il apportait un éclairage nouveau, mais nous ignorions alors qu’il était d’abord et avant tout un médiéviste de renommée.

La civilisation féodale relève le défi ambitieux (et réussi) de présenter une synthèse des meilleurs travaux effectués sur l’histoire de l’Occident entre l’an mil et la colonisation de l’Amérique, période que l’on a tendance à assimiler trop facilement à une « grande noirceur ». Certes, l’Église y occupe une place centrale, omniprésente même, cependant Jérôme Baschet révèle la richesse et, surtout, le dynamisme d’une société connaissant une impressionnante évolution.

Dans la première partie de ce livre, l’auteur présente les évolutions essentielles de l’Europe médiévale, selon une chronologie qu’il appellera « long moyen âge » : l’installation de nouveaux peuples, la conversion au christianisme d’un continent entier, la sacralisation de l’Église catholique et l’émergence du pouvoir ecclésial, la dynamique du système féodal, avec l’encellulement, l’essor des villes et des villages et la consolidation du pouvoir de l’aristocratie terrienne, en portant toujours une attention particulière sur les relations entre dominants et dominés. Une fois planté ce décor, Jérôme Baschet analyse les structures fondamentales de l’Europe médiévale à travers des thèmes transversaux : le temps, l’espace, la logique du salut, la perception du corps et de l’esprit, la parenté et les images (une mention spéciale doit être faite à ces dernières, l’argumentation étant ponctuée d’une cinquantaine de reproductions judicieusement commentées).

Maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales, Jérôme Baschet enseigne également à San Cristóbal de Las Casas, au Mexique. D’où une certaine « déformation professionnelle » amenant l’auteur à expliciter, comme en contrepoint, certains phénomènes européens par la mise en lumière de leurs expressions sur le continent américain. On notera par exemple l’éclairage original que l’auteur apporte sur le débat historiographique – et hautement politique entre les marxistes latino-américains des années 50 à 70 – concernant la nature (féodale ou capitaliste) des colonies espagnoles en Amérique, en présentant la notion de féodalisme tardif et dépendant.

Enfin, il faut souligner la clarté et la fluidité de l’écriture, laquelle permet une lecture sans douleur d’un sujet souvent aride et complexe. La construction même de l’ouvrage en rend la consultation aisée, à la faveur d’une division en chapitres et paragraphes d’une grande clarté didactique, une bibliographie commentée et un ample index.

Que l’on s’intéresse ou non à l’histoire de la région (l’Europe) ou à l’époque (le Moyen-Âge), l’utilité de cet ouvrage réside également dans la richesse et la complexité de la méthode, dont tout observateur du monde contemporain pourrait s’inspirer. Certes, l’auteur révèle de façon convaincante à quel point la civilisation féodale est étrangère à la nôtre, mais justement, les parallélismes qu’il établit entre l’Occident médiéval et nos sociétés contemporaines sont des plus éclairants.


[1La rébellion zapatiste, Flammarion, coll. « champs », 2002, réd. 2005 ; voir également « Les zapatistes, la lutte contre l’humanité et contre le néolibéralisme », À bâbord !, no. 3, janvier/février 2004, pp. 28-29.

Thèmes de recherche Europe, Livres, Histoire
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