Dossier : Les non-lieux de la (...)

Se réapproprier la culture

par Éric Méchoulan

Le dressage des hommes par eux-mêmes est consubstantiel à leur espèce, mais la « culture savante » n’en est qu’une figure historique, lentement mise en place entre le XVe et le XVIIIe siècle. Il faut réaliser que la « culture » ne constitue pas une donnée objective et neutre, mais une instance historiquement circonscrite et politiquement déterminée.

C’est cette construction de la culture dont nous apercevons la fin. Le meilleur indice n’est pas sa disparition, mais au contraire sa dissémination anthropologique : tout est devenu culturel depuis les gestes de l’amour jusqu’aux identités d’entreprise, au point de vider complètement la notion de sa valeur d’usage. On mélange ainsi la culture comme valeur et la culture comme sens. La première mettait de l’avant critique et émancipation, supposant un plaisir singulier pris aux figures qu’on croyait universelles de la culture. La seconde mettait en scène habitudes et usages, impliquant une contrainte subie par chacun pour mieux construire son individualité sociale.

Or, il est devenu monnaie courante depuis les années soixante d’exhiber sous l’élégance des dispositifs culturels les jeux de distinction par où la culture servait de marqueur de « classe ». Le problème est que l’on a souvent confondu ce caractère politiquement élitiste de la culture de classe avec les enjeux esthétiques et critiques que promouvait aussi cette même culture. Liquider la « culture savante » sous prétexte qu’elle ruinerait le principe d’une égalité stricte entre les discours et les actes de chacun est un avatar du commerce mondial où toutes les marchandises sont vouées par définition à des jeux d’équivalence.

Il faut, en effet, mettre en rapport cette dissémination de la culture et le rejet de son versant esthétique avec le passage à une économie post-industrielle de services. Dans cette nouvelle donne sociale, l’important ne tient plus à la force de travail des ouvriers produisant des marchandises, mais à la relation de services qui s’y trouve impliquée. L’ouvrier était aliéné parce qu’il devait vendre ce qui constituait son être : son corps et son travail. Désormais, il s’agit de vendre son identité : son esprit et son style et, du coup, de se trouver encore plus aliéné alors même qu’on semble plus libre. Les valeurs esthétiques passent ainsi au compte courant des marques : les artistes signaient leurs créations afin que tout le monde puisse y trouver une jouissance et une formation singulières, maintenant les marques signent des marchandises produites en série par sous-traitance afin que chacun y révèle aux autres le partage de la même identité.

Pourtant, le développement de l’économie de services, puisqu’il met justement l’accent sur les styles personnels et les investissements singuliers, devrait aussi favoriser l’éducation et la formation de chacun. En ce sens, il n’y a guère de changement : le combat nécessaire porte sur l’accès à la culture, l’égalité des chances au départ. Pour autant, il ne faut pas confondre l’égalité des chances et l’équivalence des résultats. « Faire la différence » (au sens où Deleuze exploite l’expression), tel est le programme de toute culture de soi : acquérir l’art des nuances et le sens des complexités afin de mieux apprécier le monde tel qu’il va et les hommes tels qu’ils sont et non reproduire le spectacle identitaire de la marque qui nous signalerait seulement aux regards des autres.

Il ne s’agit donc surtout pas de rendre équivalents tous les points de vue. À l’information rapide de la politique journalistique, il faut opposer la lente formation de toute réflexion sur les actions des hommes. Dans la liquidation légitime de toute forme d’autoritarisme, on oublie souvent qu’il existe de justes emplois de l’autorité, qu’elle soit celle d’un paysan qui parle de ses champs, d’un ouvrier qui raconte son travail ou d’un historien qui explique le passé. « Faire la différence » consiste donc à composer les points de vue : non les rendre homogènes et cohérents, mais agençables jusque dans leurs discordances afin de mieux résister aux banalités ambiantes et au prêt-à-penser des pseudo-reportages.

C’est pourquoi si la lutte des classes est passée de mode (où serait aujourd’hui le prolétariat ?), le combat compliqué des riches et des pauvres continue sous de nouvelles formes. La culture peut en redevenir un enjeu réel, puisque c’est sur le terrain même de la culture que s’établit la nouvelle économie post-industrielle. Mais c’est à condition de nouer autrement le lien entre pouvoir et culture. Dans les temps modernes, la culture a eu partie liée avec les processus de civilisation et les formes de nationalisme qui ont ainsi permis d’ériger des identités collectives à l’ombre des grandes œuvres produites. Aujourd’hui, où le multiculturalisme apparaît comme le dernier avatar policier de ces mobilisations nationales (et non leur opposé) sous une apparence de neutralisation générale, il faudrait profiter de cet investissement économique dans les styles et les savoirs pour en détourner les flux et en parasiter les bénéfices.

Il est devenu courant, dans certains cercles d’historiens surtout, de saisir combien les individus parviennent à bricoler et s’approprier les formes et les figures mêmes de l’acculturation imposée par les dominants. Cela fait partie d’un topos (« lieu ») de la résistance et on doit en apprécier les réalisations effectives. Mais il est possible qu’un enjeu plus crucial disparaisse : voler à la culture dominante son inappropriabilité même. Le parvenu a, par définition, l’air de n’avoir pas réussi à s’approprier vraiment certaines formes culturelles. Le problème aujourd’hui est que la culture dominante a disparu. Ce qui domine ne se présente plus sous la figure de la culture, au contraire, et chacun peut s’approprier la nouvelle naturalité du divertissement sous la forme de jeux télévisés ou de pseudo-débats – réciproquement, pour notre divertissement généralisé, tout est appropriable : tsunamis, viols collectifs, pretzels du président Bush, jalousies de talk-show ou poésies de Miron. C’est pourquoi l’inappropriable prend une dimension inédite pour la culture. La culture anthropologique ayant été vidée de sens par dissémination et la culture esthétique privée de valeur par égalisation de tous les événements, toutes deux occupent désormais une position cruciale pour qui entend ne pas laisser la bêtise consensuelle mener les opérations.

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