Dossier : Les non-lieux de la (...)

Les non-lieux de la culture

Empire sur l’édition

par Jean-François Nadeau

À l’heure où l’empire Quebecor met la main sur Sogides, le plus gros groupe d’édition et de distribution de livres au Québec, les puissants continuent d’opérer une véritable révolution conservatrice dans ce secteur. En effet, avec l’achat successif de la plupart des maisons d’édition bien établies depuis dix ans, des entreprises comme Bertelsman, Editis, Vivendi, Privat et désormais Quebecor contrôlent, dans une très large mesure, le processus de publication, c’est-à-dire l’ensemble des étapes permettant au texte d’un auteur d’accéder, de la meilleure façon possible, à une existence publique.

Quebecor possédait déjà les éditions Stanké, Libre Expression, Trécarré, CEC, Logique et quelques étiquettes populaires. Le conglomérat contrôlait en outre, depuis des années, son propre réseau de distribution. Ce réseau s’appuie principalement sur sa chaîne de librairies, Archambault, tout en comptant sur la collaboration plus ou moins révérencieuse de ses différents médias, à commencer par ses journaux et ses stations de télévision.

Avec l’achat de Sogides, Quebecor met la main sur les Éditions de l’Homme, les Éditions du Jour, l’Hexagone, VLB éditeur et Typo. Bref, elle acquiert un des meilleurs catalogues au pays. Mais elle s’empare surtout d’un fort réseau de distribution, celui des messageries ADP, qui exerce le contrôle réel en Amérique du Nord sur près de 125 maisons d’édition d’ici et d’ailleurs, dont Albin Michel, Robert Laffont, XO, Seghers, Belfond et le Robert.

Faut-il noter au passage que l’ancien propriétaire de Sogides, Pierre Lespérance, désormais patron de tout le groupe d’édition de Quebecor, est personnellement actionnaire (à hauteur de 20 %) de la chaîne de librairies Renaud-Bray ? Sa participation doit d’ailleurs d’ici peu grimper à 30 %. Âgé de 67 ans, ce jovial homme d’affaires, doublé d’un éditeur au grand flair, passe désormais une partie de sa vie en Floride à jouer au golf et à prendre soin de ne pas subir une nouvelle crise cardiaque. Entre les mains de qui, croyez-vous, ses actions de Renaud-Bray tomberont-elles lorsqu’il en aura assez de se dépenser pour des bouquins ? Alors que le paysage de l’édition québécoise n’a jamais été aussi concentré, inutile d’être grand génie pour comprendre qu’il pourrait l’être encore davantage avant longtemps.

L’édition subventionnée

Les études sur les origines du livre au Québec ont beau, depuis quelques années, se multiplier, il n’en demeure pas moins vrai que l’édition telle qu’on la connaît n’a guère existé en ce pays avant les années 1960, où elle commença à se configurer parce qu’une nouvelle génération d’écrivains mit en place une littérature enracinée faite ici pour des gens d’ici, avec l’aide de nouveaux éditeurs et critiques qui défendirent l’émergence de voix nouvelles, tant dans le domaine de l’essai, du roman que de la poésie. Depuis toujours, cet édifice éditorial tenait essentiellement grâce à des reconnaissances symboliques et idéologiques, sans véritable contrepartie économique – et c’est pourquoi on n’en finirait plus d’évoquer ici les aventures éditoriales périlleuses que menèrent, à bout de bras, des gens comme Victor-Lévy Beaulieu, Gaston Miron, Jacques Hébert ou Gérald Godin.

À vrai dire, l’édition au Québec ne fut un commerce relativement payant que durant la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs éditeurs montréalais profitèrent alors de l’occupation de la France par les Nazis. Comme il n’y avait là-bas plus de livres ou presque, on les imprimait ici, à la va-vite. Parmi ces entrepreneurs de circonstance, on trouve entre autres Henri-Paul Péladeau, frère du fondateur de l’empire Quebecor. Péladeau frère se cassera la gueule comme ses confrères lorsque, la guerre terminée, Paris redevint Paris, c’est-à-dire lorsque les éditeurs recommencèrent à lire, à commander et à encourager la production de vrais livres plutôt qu’à se contenter de faire tourner les imprimeries à toute vitesse comme il le faisait.

Au XXe siècle, les taux de rendement dans l’édition n’ont jamais dépassé, au mieux, les 5 %. Et comme, au Québec, on considère qu’un titre se vend bien lorsqu’il atteint 1 000 ventes seulement, personne de la finance ne s’est jamais tellement intéressé à ce secteur... L’édition, ici comme ailleurs, est d’abord une affaire de passion et de cœur. Pour cette raison, il s’agit d’un des derniers secteurs culturels à être complètement colonisé par les grandes entreprises capitalistes.

L’édition au Québec correspond à la fois à l’expression d’une prise de conscience d’une société sur elle-même, mais aussi à un miracle de la subvention. Aucune maison d’édition n’existerait et ne survivrait longtemps si elle n’était pas soutenue par plusieurs programmes de subventions.

Les maisons d’édition reconnues reçoivent de l’aide financière du gouvernement du Québec (SODEC), du Conseil des Arts du Canada, du PADIE (Programme d’aide au développement de l’industrie de l’édition) et du programme de Crédit d’impôt. Toutes ces interventions étatiques sont fondées sur les chiffres d’affaire ou les chiffres de production des maisons. Seul le Conseil des Arts du Canada établit les montants de ses bourses en procédant à des évaluations réelles des ouvrages soumis par chacun des éditeurs. Pour l’essentiel, cela veut tout de même dire qu’il est tout à fait possible de produire n’importe quoi – à condition que ce soit canadien, plus ou moins bien mis en forme, puis relié – et de recevoir de l’argent de l’État pour le faire.

Les plus grosses maisons d’édition, celles dont les chiffres d’affaires sont déjà imposants, raflent l’essentiel des fonds publics destinés à l’édition en produisant beaucoup de titres à chaque année. Or, la majorité de ces maisons sont aujourd’hui la propriété de Quebecor. Cet empire peut, en principe, continuer de toucher autant de subventions qu’il possède de maisons en faisant valoir des « missions éditoriales » différentes pour chacune d’entre elles. Dans l’édition, on risque ainsi de se retrouver bien vite aux prises avec la même situation que pour les magazines : des revues très rentables sur papier glacé sont subventionnées grassement tandis que de petites productions, comme la défunte Recto Verso ou À bâbord !, ne touchent pratiquement rien, ou même rien du tout.

La concentration a surtout pour effet de produire ce qu’on appelle la « censure du marché ». Investir dans l’achat de maisons peu rentables suppose que ces maisons fassent tout de même l’effort de l’être au maximum. En clair, cela signifie la publication prioritaire d’auteurs connus ou de livres destinés à de larges segments de publics. Les risques pris en faveur de nouveaux talents ou de points de vue critiques sont alors réduits à leur plus simple expression.

C’est donc aux petites maisons indépendantes qu’incombe la tâche de prendre des risques bien que, paradoxalement, elles soient aussi les moins soutenues. Mais ce qui pourrait les faire vivre se trouve vite récupéré dès que le message peut s’avérer rentable. Les livres de Noam Chomsky en constituent un bon exemple. Introuvables en français durant des années, ils ont d’abord été publiés par de petites maisons militantes. Aujourd’hui, les livres du professeur du MIT sont publiés par des maisons appartenant à de grands groupes économiques, dont Fayard et Stock. Un autre exemple ? Les petits livres publiés par le mouvement ATTAC. Véritables succès d’édition, ces livres profitent pourtant d’abord et avant tout à l’éditeur, Mille & Une Nuits, propriété du groupe Hachette-Matra, c’est-à-dire un des plus grands fabricants d’armes au monde !

Par ailleurs, les grandes entreprises ont tendance à augmenter le nombre de titres publiés pour favoriser leur rentabilité. Le jeu consiste à lancer de plus en plus de bouteilles à la mer en espérant ainsi qu’on réussira au moins à en voir une arriver à bon port. En France, le nombre de livres publiés a ainsi doublé en une décennie pour atteindre 50 000 nouveaux titres en 2004. Au Québec, on compte désormais environ 5 000 nouveautés chaque année contre tout juste une centaine en 1960. Consé-quence directe de la surproduction : la cadence du remplacement des nouveautés en librairie s’accentue. Après moins de trois mois d’existence sur les rayons d’un libraire, un livre est désormais jugé vieux et se voit remplacé par d’autres, à un rythme purement industriel. Que faire avec les vieux livres neufs ? Jamais dans l’histoire autant de livres neufs n’ont-ils été pilonnés...

Colonisation du monde

Pourquoi un empire comme celui de Quebecor, après avoir conquis les imprimés, la télévision, le câble, la téléphonie et l’imprimerie, finit-il par s’intéresser à un secteur jugé depuis toujours comme incertain et pratiquement déficitaire ? Et pourquoi tous les grands groupes du « divertissement » finissent-ils par faire de même ?

Au fond, ces empereurs de la finance sont les colonisateurs d’un siècle nouveau qui estiment, comme ceux des siècles passés, devoir imposer partout leurs propres règles de civilisation simplement afin de s’assurer de leur prestige à domicile. Même les formes de contre-culture sont facilement récupérées par ces groupes qui savent désormais tirer leur miel d’à peu près n’importe quoi. Il en résulte une désensibilisation progressive du social et du culturel qui sont dès lors assimilés au simple statut d’engrenages économiques. La logique de pareille entreprise est de fonder son propre système écologique où tout se suffit à lui-même, à l’intérieur d’un vase clos. Dans cette fabrication du monde auquel se livrent les empires économiques, acheter des maisons d’édition ne coûte presque rien et peut rapporter beaucoup. Cela procure, d’abord et surtout, un pouvoir symbolique : un prestige lié au savoir, à la culture et à la mémoire. Mais cela rapporte aussi, dans un second temps, de l’argent. Comment ? Grâce au système de distribution, seul maillon vraiment rentable de la chaîne éditoriale. Et avec de l’argent, on achète encore autre chose, toujours selon une même logique colonisatrice...

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