Accueil du site > No 12 - déc. 2005 / jan. 2006 > Naissance et mort de la raison émancipatrice

Chronique de l’émancipation créatrice

Naissance et mort de la raison émancipatrice

par Ricardo Peñafiel

Ricardo Peñafiel

Dans le cadre de cette chronique, débutée au dernier numéro, je cherche à élaborer un nouvel espace de réflexion pour le thème de l’émancipation (libération) en tenant à distance tout autant les formes substantialistes de construction de l’idéal libérateur – qui tendent à imposer une idée fixe et restreinte à la liberté à la diversité des aspirations et des luttes sociales –, que les dérives post-modernes abdiquant face à la nécessité de réaliser concrètement des changements sociaux au nom d’une conception puriste, éthérée et individualiste de la liberté. Pour ce numéro, j’élaborerai une réflexion sur la fin de l’idéal émancipateur dans la plupart des sociétés contemporaines.

Avant d’aborder la fin du présupposé émancipateur qui (sur le plan du discours social) semblait aller de soi jusqu’aux années 70, il faut situer les conditions historiques ou politiques de sa naissance ou de son activation moderne. Je situe la naissance de la raison émancipatrice dans la lutte qui opposa les métaphysiciens aux théologiens, la bourgeoisie à la féodalité, la raison au mythe dans le contexte de la naissance de l’État de droit, du libéralisme et de la science moderne. Parmi les mythes fondateurs de la science moderne se trouve l’idée platonicienne qu’en abaissant le voile des mythologies, l’Homme (ce sont les termes de l’époque…) se libère de l’emprise du mensonge. Contrôlant de mieux en mieux son environnement, il se libère du besoin et des forces « hostiles » de la nature. Ce principe dynamique légitimant permet non seulement de motiver la production de connaissance, mais il oriente également les institutions sociales, structurées autour de l’idée de progrès. Vérité et liberté vont alors main dans la main : plus on comprend la nature et plus ses ressources peuvent être utilisées afin de satisfaire des besoins et des désirs humains ; plus une nation comprend la circulation des marchandises et plus elle s’enrichit ; plus un État comprend les mouvements de population et plus il peut en contrôler sa puissance ; plus une classe comprend le mouvement de l’histoire et plus elle s’émancipe de la fausse conscience et de l’oppression ; plus l’individu prend conscience de ses névroses et plus il se libère de l’emprise qu’elles ont sur sa psyché...

Cet optimisme triomphant trouve sa limite au moment où la maîtrise de la nature est utilisée pour la production d’armes de destruction massive ; où la démographie et l’anthropologie se transforment en eugénisme ; où la forme marchande envahit toutes les autres sphères d’activité humaine ; où la classe est réifiée en Parti et l’histoire en chronomètre ; où la « guérison » de la psyché permet une réincorporation au travail... Le nombre de cas permettant de rendre compte du désenchantement du progrès est illimité. Le concept abstrait permettant d’englober l’ensemble du phénomène est que la « compréhension » est avant tout un « contrôle » [1]. « Comprendre » la nature ou l’humain équivaut à les faire entrer dans des catégories utilitaires permettant leur manipulation. Malheureusement, cette critique ne se limite pas uniquement à la « Raison pratique » ou instrumentale. Dans sa prétention à comprendre (c’est-à-dire, à faire entrer dans les règles constitutives du logos des phénomènes externes à l’esprit humain), la Raison, sans qualificatifs, ampute à l’expérience la contingence, l’accidentel, le fortuit..., les rangeant du côté du non-être.

Ainsi, c’est l’ensemble de la modernité qui est remise en question, dans sa prétention à améliorer la vie grâce à l’application expansive de la Raison. Par contre, tous les domaines engagés dans cette formation discursive qu’est la raison émancipatrice (progressiste) ne sont pas affectés de la même manière par ce désenchantement. En effet, l’activité économique, de plus en plus autonome des autres sphères du social, se justifie par elle-même en fonction de son effectivité et de son efficacité : Si ça fonctionne c’est légitime. C’est ainsi qu’avec la crise de la modernité, l’économie et la science-technologie, loin d’être remises en question se renforcent, prenant valeur de réalité : de seule réalité tangible. C’est ce que Marcuse appelle la métaphysique de l’instrument : Tout ce qui est est instrumentalisable et tout ce qui est instrumentalisable est. Seuls les concepts permettant la manipulation de la matière ou de l’humain ont valeur de vérité. Toute réflexion d’ordre éthique, esthétique, philosophique, social, politique, etc., est alors reléguée au rang de la spéculation ou pire, réinterprétée en fonction des critères d’efficacité (éthique des affaires ou de la biotechnologie, esthétique des objets de consommation, « philosophie » d’une entreprise…).

Au sein de la crise de la modernité, ce sont alors les réflexions critiques et les perspectives les plus abstraites qui se voient d’abord remises en question. Le positivisme rampant, qui s’infiltre dans pratiquement toutes les études du social, du politique, de l’économique, de la culture, du langage, de la psyché et de la nature, pousse le savoir vers un empirisme plat, panache de sur-spécialistes ne pouvant « découvrir » que ce qui est directement manipulable au sein de l’ordre établi qui tient lieu de présupposé. Découvrir une formule pour un laboratoire qui conditionne l’accès à la guérison, à la solvabilité du malade ou développer des techniques de surveillance et d’intensification du travail, par exemple, sont des activités intellectuelles parfaitement légitimes par rapport au critère utilitariste d’efficacité ; tandis que le questionnement de la légitimité d’un tel savoir au nom d’un principe abstrait à valeur générale, comme la dignité humaine, équivaut à une mystifiante métaphysique chargée de dangers totalitaires.

Trois voies d’accès à la crise de la raison émancipatrice

Curieux paradoxe que celui selon lequel l’idée de liberté serait totalitaire (du moins en germe) et l’oppression réelle et concrète serait la seule réalité possible. Au nom d’un référent libérateur parfait ou pur, on se prive de toute libération possible. La résolution de ce paradoxe ne peut se faire à travers un simple retour à la croyance dans les vertus libératrices de la Raison. La remise en question de cette croyance par des processus historiques, linguistiques et philosophiques est trop importante pour pouvoir être éludée au nom de l’urgence ou de la nécessité de la libération. Nous aborderons donc, dans le cadre de la prochaine chronique de l’émancipation(s) créatrice, les trois principales formes de cette remise en question de l’idéal émancipateur de la modernité, soit : 1) le dévoilement, par l’expérience des totalitarismes, des implications que peut avoir le déploiement d’une idéo-logie sur le monde vécu ; 2) la rupture, par la linguistique moderne, du rapport signifiant signifié, affranchissant ainsi le langage (et par conséquent le logos ou la raison) d’une nécessaire référence à un monde extérieur ; et 3) le dévoilement par Nietzsche, Adorno, Horkheimer, Foucault, Deleuze et beaucoup d’autres, de l’effet surdéterminant (contrôlant) du concept sur la profusion contingente de la vie.

P.-S.

Ricardo Peñafiel

NOTES

[1] Max Horkheimer et Theodor Wiesengrund Adorno, La dialectique de la raison, Paris, Gallimard, 1983.

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