Les années Condor. Comment Pinochet et ses alliés ont propagé le terrorisme sur trois continents

No 12 - déc. 2005 / jan. 2006

John Dinges

Les années Condor. Comment Pinochet et ses alliés ont propagé le terrorisme sur trois continents

lu par Mouloud Idir

John Dinges, Les années Condor. Comment Pinochet et ses alliés ont propagé le terrorisme sur trois continents, La Découverte, Paris, 2004.

Le terrorisme institutionnalisé

Ce qui est frappant dans ce livre est en fait le sous-titre choisi par l’auteur : « comment Pinochet et ses alliés ont propagé le terrorisme sur trois continents ». Il s’agit sans doute d’une volonté de river le clou à la rhétorique américaine actuelle. Faut-il, à cet égard, rappeler que le coup d’État chilien fut orchestré un certain 11 septembre 1973 ? Un 11 septembre qui n’est pas passé à l’histoire celui-là. Hélas !

Avant de plancher sur le contenu du livre, il serait sans doute utile de mentionner que c’est le premier livre en français à traiter de cet épisode de l’histoire chilienne. L’auteur, ancien journaliste au Washington Post pendant la dictature militaire chilienne et aujourd’hui professeur de journalisme à Columbia, est animé, mentionne-t-il au départ, par sa « farouche volonté d’établir la vérité sur ces années, de sorte que la quête de justice, toute mesure de justice, continue d’avancer, même si cela doit prendre beaucoup de temps. » [p. 11]

Globalement, ce livre nous apprend l’historique de cette Opération Condor qui consistait en une alliance militaro-policière des dictatures sud-américaines. À l’initiative de Santiago, le Chili, l’Argentine, le Brésil, la Bolivie, l’Uruguay et le Paraguay avaient mis au point un programme de coopération pour traquer l’opposition en général (pas nécessairement révolutionnaire) et celle de la Junte de coordination révolutionnaire (JCR) en particulier. L’Équateur et le Pérou intégreront un peu plus tard ce « Mercosur de la mort ». Bien plus qu’une mise en commun des informations issues des différents services de renseignements, ce plan prévoyait une véritable chasse à l’opposant : non seulement dans les six pays membres, mais également en Europe et aux États-Unis. Ce qui explique l’assassinat à Washington par la DINA, police politique chilienne, d’un ministre d’Allende aux États-Unis, Orlando Letelier. L’ouvrage incrimine directement l’administration états-unienne de l’époque en montrant comment, sous la houlette de Henri Kissinger et du général états-unien Vernon Walters, la CIA collaborait à débusquer et ficher informatiquement les opposants ou dissidents.

En effet, le « plan Condor » se voulait une réponse à la JCR, formée en août 1973 par des organisations d’extrême gauche de quatre pays : l’Armée révolutionnaire du peuple (ERP, Argentine), le Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR, Chili), les Tupamaros (Uruguay) et l’Armée de libération nationale (ELN, Bolivie).

Pour ce qui est des informations détenues par l’auteur, elles lui viennent des tonnes d’archives états-uniennes et chiliennes auxquelles il a eu accès et que la dictature pinochiste n’a pas eu le temps de faire disparaître. La question est désormais de savoir si le même type d’alliance n’existerait pas aujourd’hui, sous prétexte de lutte au terrorisme, entre les différentes dictatures militaro-policières des États arabo-musulmans sous le haut patronage des grandes puissances qui instrumentalisent les unes contre les autres cette nébuleuse interface et croque-mitaine terroriste dénommée Al Qaïda.

Cette somme d’informations que révèlent de plus en plus l’accès aux archives est certes d’un poids considérable dans la quête de vérité et de justice des sociétés latino-américaines pour interroger les limites du paradigme des transitions démocratiques fondé sur la primauté de la stabilité face à la justice. Paradigme nous empêchant de réfléchir la contradiction blessante de sortie des dictatures et l’exigence de justice pour les disparus notamment. Aujourd’hui, le livre de John Dinges peut être le prétexte pour aller plus loin : face aux conceptions restreintes de la démocratie véhiculées par les régimes actuels du Cône sud et abhorrant toute forme de mobilisation collective, s’impose la nécessité de poser publiquement la question de la souffrance en politique ; qu’elle soit le fait de l’impunité de la violence d’État, des milices privées et paramilitaires, voire de la misère sociale de plus en plus lancinante.

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