Culture et cultures

Une approche anthropologique

par Marie-Hélène Côté

Marie-Hélène Côté

En français, le mot « culture » possède plusieurs sens, tous issus de sa racine latine : cultus, « action de prendre soin ». Par exemple, les agriculteurs « prennent soin » de la terre et exploitent son potentiel à travers un ensemble d’opérations appelées la culture. Les croyants « prennent soin » de leurs dieux et entretiennent leur relation avec eux par le culte. Les êtres humains « prennent soin » et développent le potentiel de leur corps et de leur esprit par diverses activités regroupées sous les termes de « culture physique » et de « culture de l’esprit ». Cette dernière catégorie est, elle aussi, polysémique, comme nous le constatons à la lecture du présent dossier consacré à la culture.

Les anthropologues, ces scientifiques fascinés par l’être humain dans sa totalité, ont amplement conceptualisé, étudié et défini la culture, celle que Le petit Robert définit comme étant : «  L’ensemble des aspects intellectuels propres à une civilisation, une nation » et « L’ensemble des formes acquises de comportement ». Certains accordent plus d’importance aux manifestations intellectuelles, d’autres aux productions matérielles : il existe autant, et probablement plus, de définitions anthropologiques de la culture que d’approches en anthropologie.

Une définition anthropologique

Partons alors d’une définition anthropologique « de base », inspirée de celle d’Edward Burnett Tylor, l’un des fondateurs de l’anthropologie anglo-saxonne, lequel a proposé l’une des premières définitions de la culture dans les années 1870 : ensemble de patterns (de pensée, de comportements, de sentiments, de croyances, de modes de production et de reproduction, etc.) socialement appris et globalement partagés, à un moment donné, par un groupe de personnes formant un peuple ou une société.

De cette caractérisation anthropologique de la culture, il est important de retenir son caractère socialement appris et transmis, plutôt répétitif, de même que le fait qu’elle soit commune à un groupe de personnes partageant des origines et/ou un habitat. De plus, une culture n’est pas figée dans le temps, elle est vivante et sans cesse façonnée par ses membres. C’est pourquoi on associe une culture à une époque donnée : la culture québécoise n’est pas ce qu’elle était il y a 50 ans, non plus que la culture malienne, par exemple. Enfin, il faut souligner que les patterns ne sont pas totalement, mais plutôt globalement partagés par les individus, et ce, à différents degrés plus ou moins conscients. Cela est particulièrement marqué dans les sociétés modernes et les sociétés occidentales, où l’on observe davantage de sous-groupes et de déviants par rapport aux normes culturelles et moins d’uniformité de la culture que dans les sociétés traditionnelles.

Si d’autres disciplines étudient nos comportements culturels, intellectuels et esthétiques, l’anthropologie, science multidisciplinaire se penchant sur la diversité biologique et culturelle, tant dans le passé que dans le présent, est la seule qui offre un cadre conceptuel pour l’ensemble de l’expérience humaine. Elle se distingue par son approche globale et comparative : dans l’étude d’une manifestation culturelle ou dans la description d’une culture donnée (ethnographie), les résultats ne se baseront pas seulement sur l’examen d’une population, d’une époque ou d’un lieu, mais seront soumis à des comparaisons qui, de nos jours, ne visent heureusement plus à évaluer ou à hiérarchiser les peuples et leurs pratiques. En cherchant à cerner ce qui vient de l’héritage animal chez les humains et à expliquer la diversité des coutumes et des croyances entre les groupes, les anthropologues ont aussi fait ressortir les grandes similitudes existant entre les êtres humains, ce qui, en bout de ligne, a mené à l’élimination du concept de races.

Toutefois, avant d’en arriver à être cette science sociale « mature » et relativement objective, l’anthropologie a « galéré ». Motivés par les grandes explorations et influencés par les philosophes des Lumières, les premiers « scientifiques des cultures » concevaient celles-ci en termes de niveaux universels de progrès. Au fil des années, divers penseurs ont élaboré des théories d’évolutionnisme culturel, postulant qu’il existait différentes étapes de développement, de la sauvagerie à la civilisation, en gros, ou de cultures simples à des formes plus complexes et achevées. L’évolution culturelle a été longtemps liée à l’évolution de types biologiques ou de races. Ensuite, s’inspirant de la théorie de Charles Darwin sur l’évolution des espèces, certains en sont arrivés à des théories de darwinisme social où seuls les peuples les plus aptes, les adaptés, parviennent au progrès biologique et culturel. Les plus aptes et les plus évolués étant alors les Européens et les Nord-américains, ces théories ont amplement été utilisées afin de justifier l’impérialisme, le racisme et le capitalisme.

Le relativisme culturel

C’est au début du XXe siècle que certains anthropologues ont entrepris la remise en question des approches évolutives, des généralisations et des explications causales simplistes. Aux États-Unis, Franz Boas et ses étudiants ont développé la théorie du particularisme historique, postulant que chaque culture est le fruit d’un processus historique unique et doit être étudiée sous cet angle. Cette logique a contribué à la valorisation de la diversité culturelle et à l’abandon de la hiérarchisation des pratiques culturelles. Elle a aussi mené ses tenants à développer le concept de relativisme culturel et à préconiser les longs séjours d’étude sur le terrain, jetant ainsi les bases d’une anthropologie moderne qui n’a cessé de prendre de l’envergure et de la sagesse depuis.

Ainsi, le relativisme culturel, concept connoté de nos jours, est d’abord apparu en opposition à l’ethnocentrisme et en quête d’objectivité. Il propose de relativiser, de prendre une distance face à ses propres croyances et schèmes de pensée afin d’observer honnêtement l’Autre et sa culture, attitude essentielle chez un anthropologue sérieux. Le relativisme culturel en anthropologie n’est pas valorisation de toutes les pratiques culturelles ou acceptation des sacrifices humains et des mutilations génitales, mais plutôt ouverture, conscience et tolérance ; il pointe les biais culturels et non les biais moraux ou éthiques.

Enfin, il est vrai que la culture des anthropologues est très englobante, mais pas de manière telle qu’ils ne font pas la différence entre le théâtre d’été et une pièce de Shakespeare ! Ils reconnaissent que les grandes œuvres artistiques figurent parmi les meilleures productions de l’esprit humain, si bien qu’elles peuvent être universelles et édifiantes. Toutefois, les anthropologues estiment que la culture populaire représente un objet d’étude tout aussi valable et intéressant puisqu’elle est tout autant significative à l’étude et à la compréhension de l’être humain dans sa totalité, qui demeure l’objet d’étude et de fascination des anthropologues.

P.-S.

Marie-Hélène Côté

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