Accueil du site > No 12 - déc. 2005 / jan. 2006 > La médicalisation du cycle menstruel

Contrôle du corps des femmes

La médicalisation du cycle menstruel

par Nesrine Bessaïh

Nesrine Bessaïh

À Bâbord ! ouvre ses pages à la Coalition pour la santé sexuelle et reproductive. Cette série d’articles porte sur la médicalisation de la sexualité et vise à mettre en garde contre un discours et des pratiques médicales qui envahissent notre conception du corps et de la santé.

La médicalisation est un processus selon lequel une condition ou un comportement devient défini dans des termes médicaux alors qu’il ne l’était pas auparavant. Des développements normaux de la vie peuvent ainsi être progressivement conçus comme des maladies.

Si la médicalisation contribue à la psychiatrisation des problèmes sociaux (voir no. 11 d’À Bâbord !), elle influe également sur la vie de chacune d’entre nous. Prenons par exemple la timidité. Lors d’études sur l’efficacité d’un antidépresseur, les sujets-témoins ont rapporté une diminution de l’inhibition. Il n’en fallait pas plus pour que Glaxo présente désormais le Paxil comme un traitement contre le « trouble de phobie sociale ». Il ne reste plus qu’à convaincre médecins et patients éventuels que la timidité est une maladie dont il faut absolument se défaire [1]. Cela ne devrait pas être trop difficile vu les fonds qui seront consacrés à cette entreprise. Transformer des états normaux et des facteurs de risque en conditions nécessitant un traitement est une tâche qui gobe la majeure partie des investissements des compagnies pharmaceutiques. En 2001, les neuf plus grandes compagnies pharmaceutiques américaines ont consacré 27 % des revenus des ventes à la publicité contre 11 % à la recherche et au développement et 18 % aux actionnaires en profits [2].

Les compagnies pharmaceutiques, entrevoyant les limites d’un marché des médicaments dédiés aux seules gens malades, explorent toutes les possibilités du marché offert par les individus sains de corps et d’esprit ! Dans ce contexte, un corps de femme est une véritable mine d’or. Il est continuellement pris en défaut face à la stabilité établie par le standard du corps d’un homme, jeune et en santé. Les diverses étapes du cycle menstruel, la grossesse et l’accouchement ainsi que la ménopause sont autant d’occasions de harnacher ce corps qui ne cesse de varier au détriment des obligations de la productivité et de l’efficacité.

Syndrome prémenstruel

Dès les années 50, le syndrome prémenstruel (SPM) est perçu comme un obstacle à la productivité des femmes en milieu de travail. Il est défini comme le « retour cyclique de changements physiques, biologiques et comportementaux pénibles et assez sévères pour entraîner une détérioration des relations interpersonnelles ». Alors que seulement 3 % des femmes manifestent de tels changements à un degré assez sévère pour être handicapant, le terme de SPM est passé dans le langage courant et toute femme se l’est déjà fait lancé par la tête à propos de rien.

Depuis 1993, le SPM, maintenant appelé trouble dysphorique de la phase lutéale tardive, figure dans le DSM (Diagnostic and Statistical Manual, ouvrage de référence en psychiatrie – voir no. 11 d’À Bâbord !). Notons qu’il n’existe pas de diagnostic précis pour le SPM ; toutes les femmes sont potentiellement sujettes à des états dont le caractère pathologique sera évalué par le médecin en fonction de la gravité qu’il perçoit.

Compte tenu de son caractère incertain et confus, le sujet est attirant pour ceux qui voudraient promouvoir des traitements non-orthodoxes en vue de gains personnels. C’est le cas de la compagnie Eli Lilly qui en 2000 distribuait du Prozac dans un bel emballage rose et en changeait le nom afin d’en renouveler le brevet. Espérons que Serafem, maintenant vendu pour le traitement du SPM, ne s’attirera pas les mêmes poursuites judiciaires que son ancêtre s’est mérité à cause de ses effets secondaires.

Alors que la souffrance et le désarroi de certaines femmes lors de la phase prémenstruelle sont bien réels, la banalisation de ces états par les médias mène tout droit à la stigmatisation de l’ensemble des femmes. De plus, en proposant une solution strictement pharmacologique à ces problèmes, on ne tient pas compte des facteurs personnels, familiaux, psychologiques et sociaux qui peuvent en être la source. Mais la médicalisation du cycle menstruel ne s’arrête pas là. Elle touche toutes les femmes, même celles qui n’y rattachent aucun état d’âme ni aucune douleur.

Suppression hormonale des menstruations

Certains gynécologues, soutenus par des compagnies pharmaceutiques, développent un discours sur le danger, pour la santé des femmes, de la répétition des menstruations. Bien qu’aucune recherche n’ait prouvé cette affirmation, ils soutiennent que les menstruations mensuelles que vivent les femmes d’aujourd’hui sont une anomalie de notre ère qui provoque des problèmes comme le cancer du col de l’utérus ou des ovaires, l’endométriose, etc. Bien sûr la solution a été trouvée bien avant le problème : la suppression hormonale des menstruations peut être provoquée par la pilule en continu, la Seasonale (trois mois sans semaine d’arrêt), le Norplant (implants contraceptifs sous-cutanés) ou par des injections contraceptives comme le Depo-Provera.

Elsimar Coutinho, docteur en gynécologie, dirige le laboratoire qui a fait breveter le Depo-Provera et qui a participé à la mise au point de la Seasonale. En 1999, il publie Is Menstruation Obsolete ? (Les menstruations sont-elles désuètes ?) où il prône la suppression hormonale des menstruations dès la pré-adolescence et jusqu’à la ménopause. Mis à part les intérêts financiers que cache ce discours, il importe de prendre en considération les implications théoriques et politiques de sa propagation.

Tout d’abord, l’idée que les menstruations peuvent être éliminées sans conséquences pour la santé des femmes repose sur une compréhension réductive du corps. Ces gynécologues semblent penser que les règles font strictement partie du système reproducteur sans prendre en considération le fait que :

• le foie doit métaboliser toutes ces hormones ;

• le système hormonal a un impact sur la densité osseuse [3] ;

• les règles ont un impact sur la décongestion de l’aire pelvienne ;

• elles ont un rôle dans le système immunitaire [4].

Rien de tout cela ! Le corps est perçu comme un assemblage de pièces où le retrait de l’une est sans conséquence pour le reste de l’organisme. Plus de recherches sur les fonctions physiologiques du cycle menstruel seraient nécessaires avant d’entreprendre de l’éliminer. Dans un autre ordre d’idée, cette expérience si universelle et si singulière que sont les menstruations touche de multiples façons à la vie physique, professionnelle, spirituelle, sociale, affective, artistique et politique des femmes [5]. De plus, si l’on prend en considération les divers systèmes dans lesquels s‘insère l’être humain (sociaux, culturels, écologiques, cognitifs, etc.), on comprend aisément que l’élimination d’un élément aussi central que les menstruations puisse avoir des conséquences bien au-delà des frontières du corps d’une femme.

Ce discours repose par ailleurs sur le postulat selon lequel les femmes auraient de tout temps porté des enfants et allaité sans interruption et que, par conséquent, elles n’avaient que rarement leurs règles. Cette affirmation est non fondée. Des plantes abortives ont été et sont encore utilisées à travers le monde et leurs propriétés devraient être testées systématiquement [6]. Dans le même ordre d’idée, si certaines femmes avaient beaucoup d’enfants, d’autres en ont toujours eu peu ou pas du tout (les aristocrates, les religieuses, les « vieilles filles », etc.). On pourrait se demander si ces femmes étaient en moins bonne santé que les autres. Déjà, une recherche sur la santé des religieuses indique que ces femmes vivent plus longtemps et en meilleure santé que les femmes en général [7]. Il est primordial de relever que le fait de ne pas avoir d’enfants n’accentue pas l’incidence de maladies reliées aux organes de reproduction.

À travers ce discours, des gynécologues comme Elsimar Coutinho propagent une vision utilitariste du corps des femmes ; un corps fait pour se reproduire et qui devient dysfonctionnel s’il ne le fait pas. Pourquoi n’y a-t-il pas plus de recherches sur les causes des maladies touchant le système reproducteur féminin ? Sur les effets des hauts taux d’hormones et de toxines dans notre environnement ? Les compagnies pharmaceutiques ont les moyens et les intérêts financiers pour promouvoir cette image d’un corps de femme mésadapté et défectueux, mais pas pour comprendre les maladies qui l’atteignent. Avec la publicité directe aux consommateurs qui fait son apparition au Canada, en viendrons-nous à considérer le corps des femmes comme un corps malade ? Un corps qui ne peut fonctionner sans le soutien de la suppression hormonale des menstruations et des antidépresseurs pour contrôler ses sautes d’humeur ?

P.-S.

Nesrine Bessaïh

NOTES

[1] Jean-Claude St-Onge, L’envers de la pilule, les dessous de l’industrie pharmaceutique, Écosociété, 2004.

[2] Barbara Mintzes, « The rules governing the advertising of prescription drugs in Canada », présentation publique dans le cadre de la conférence Pills Profits and Women’s Health organisée par Breast Cancer Action Montreal (BCAM) le 9 avril 2003 à l’Université Concordia.

[3] Women’s Health Initiative : http://www.whi.org

[4] Margie Profet, « Menstruation as a Defense against Pathogens Transported by Sperm », Quarterly Review of Biology, 68(3) : pp. 335-386, 1993.

[5] Museum of Menstruation : http://www.mum.org/director. htm

[6] John Riddle, Contraception and Abortion from the Ancient World to the Renaissance, Harvard University Press, 1992 ; Eve’s Herbs, A history of Contraception and Abortion in the West, Harvard University Press, 1997 ; Etienne Van de Walle, Regulating Menstruation, University of Chicago Press, 2001.

[7] Deborah Danner, « Positive Emotions in Early Life and Longevity : Findings from the Nun Study », Journal of Personality and Social Psychology, 80(5) : pp. 804-813, 2001.

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