Nos corps de jeunes vieilles, ils en pensent quoi du féminisme ?

Dossier : Vieillir

Dossier : Vieillir

Nos corps de jeunes vieilles, ils en pensent quoi du féminisme ?

Comment se définir comme femmes et féministes vieillissantes dans nos sociétés contemporaines plurielles ? Quels dialogues se forment entre le corps et l’idéation de son contrôle ? Voilà des questions que nous nous proposons d’élucider à travers la socioanalyse d’une discussion entre neuf femmes âgées entre 35 et 45 ans [1].

Les femmes qui ont participé à la discussion ont eu des difficultés à se définir par un chiffre. L’âge, c’est relatif et nous en avons de multiples, ont-elles dit en contournant la question portant sur leur âge ressenti. L’âge est effectivement un référent identitaire complexe. Le modèle de l’identité de Nathalie Heinich [2] peut aider à en dénouer les fils. Lorsque les participantes affirment que l’âge « c’est dans la tête », qu’elles ne « sentent pas leur âge », elles font référence au premier moment de ce modèle, soit l’autoperception. Lorsqu’elles se maquillent, choisissent leurs tenues ou autres pratiques corporelles, il s’agit du second moment de l’identité où le sujet se met en scène, se présente aux yeux des autres avec des signes interprétables. C’est ce qu’Heinich nomme la représentation. S’en suit la critique, le moment du jugement de l’autre sur la représentation du sujet. Ce troisième moment survient lors d’un commentaire reçu tel que « tu ne fais pas ton âge » ou tout simplement lorsque les autres portent un intérêt à la représentation ou l’ignorent.

Selon Heinich, les sujets sont en constante recherche de mise en cohérence de ces trois moments. Complétons ce modèle par une dimension intersubjective pour comprendre que le complexe de l’identité d’un sujet se construit aussi et surtout en rentrant en résonance/dissonance et/ou en lutte de reconnaissance avec d’autres sujets qui s’autoperçoivent et se mettent en scène. C’est ainsi que l’âge et les signes de vieillissement des autres sujets en représentation, que ce soit les parents, les collègues du bureau, les sœurs, les tantes, les conjoints, les amants ou les « jeunes filles » du cours de danse influencent le rapport à l’âge de nos participantes.

L’aversion du vieillissement

L’âge pour soi/pour l’autre ne peut faire fi des normes et des valeurs sociétales qui lui donnent sens. Or, les références constantes à l’apparence et à l’esthétique sont les signes symptomatiques d’une aversion occidentale pour le vieillissement et d’une idolâtrie pour la jeunesse. En ce sens, il nous apparaît très évocateur que les participantes se soient référées d’elles-mêmes à la jeunesse pour situer leur âge ressenti alors que nous leur proposions uniquement de s’identifier à un âge numérique. Bien qu’elles mentionnent valoriser l’expérience et la maturité reliées au vieillissement, la volonté marquée de rester, de paraître et de se sentir jeune est transversale dans leurs discours et leurs pratiques corporelles.

L’idéal de la jeunesse n’est pas qu’apparence, c’est aussi et surtout pour ces femmes un synonyme de dynamisme, de possibilités et d’énergie sans limites. Les signes du vieillissement comme les problèmes de chevilles après avoir couru, les maux d’estomac après avoir bu du vin rouge et tous les petits bobos qui sont plus récurrents ou ne guérissent plus aussi facilement prennent alors aussi la forme ressentie d’un corps physique qui commence à s’échauffer et qui devient moins résilient. Vieillir c’est aussi, pour elles, l’esprit qui commence à s’effacer et les capacités cognitives à défaillir. Tous ces signes annoncent les limites du corps humain, la fin de la toute-puissance et la mort inévitable des sujets avec toutes les angoisses existentielles que cela peut faire vivre.

Parmi les autres références normatives qui traversent les constructions identitaires de nos participantes, soulignons la prescription de l’authenticité. Comme le montre le sociologue Alain Ehrenberg [3], la détraditionnalisation des années 1960 et l’émancipation des individus qui en a résulté n’ont pas donné lieu à une perte de repères normatifs, mais plutôt à une possible confusion dans le pluralisme. L’individualisme a aussi été la source de nouvelles normes comme les injonctions à devenir soi-même, à « s’assumer », à choisir, à en porter la responsabilité personnelle et donc à utiliser ses « ressources internes » pour donner un sens à son existence. Ce qui place les sujets postmodernes dans un mouvement permanent de remises en question, de doutes et les expose à ce qu’Ehrenberg nomme la « fatigue d’être soi ».

L’âge au féminin et l’éclipse intersectionnelle expliquée

Le choix de l’âge de notre échantillon se situant entre 35-45 ans n’est pas anodin. Pas plus que ne l’est le fait que toutes ces femmes aient réalisé des études supérieures, soient hétérosexuelles, cisgenres et appartiennent à la classe moyenne supérieure. Nous assumons l’éclipse des autres variables intersectionnelles puisque nous avons fait le choix raisonné d’interroger des femmes qui sont susceptibles de percevoir et de vivre les premiers stigmates du vieillissement d’une manière commune. Malgré et par leurs privilèges sociaux, elles ont appris que leur corps féminin peut devenir une valeur ajoutée.

Les doubles standards du vieillissement

Les femmes que nous avons interrogées perçoivent avec indignation l’existence de doubles standards du vieillissement.

« Je pense que les femmes, pour le regard des autres, vieillissent prématurément.  » – Gabrielle

« Chez les hommes, c’est un vieillissement alors que chez les femmes, c’est un flétrissement. » – Isabelle

« Le regard qui est porté sur la femme vieillissante est plutôt dur parce que la femme vieillissante perd du pouvoir. L’homme gagne dans les représentations sociales même s’il perd en beauté. Ses tempes un peu grisonnantes sont regardées comme quelque chose de beau, comme de l’expérience. » – Jeanne

Ce jugement plus sévère envers le corps des femmes s’accompagne d’une inégalité de nature biologique : la maternité. Pour les mères participantes, la maternité a été une expérience corporelle transformatrice de longue durée qui amène des reconstructions identitaires dans une logique de réappropriation de soi. Pour celles qui n’ont pas d’enfants, la perspective de la quarantaine entraîne une remise en question identitaire importante qui peut même être vécue comme une injustice de genre, voire un double standard.

« Les gars peuvent faire leur famille quand ils veulent, jusqu’à l’âge qu’ils veulent et moi j’ai une date limite et un temps limite […] Nous n’avons pas les mêmes opportunités, le même éventail de choix […] J’aimerais cela pouvoir choisir. » – Catherine

Les paradoxes de l’âge au féminin pour des féministes

En plus d’être socialisées par les normes du « bien vieillir » et de l’authenticité, les panélistes construisent leur complexe identitaire dans un contexte social où se multiplient les repères normatifs féministes. Comme elles l’ont elles-mêmes précisé, « il n’y a pas un, mais des féminismes ». De fait, il existe une multitude de prescriptions normatives parfois difficilement conciliables telles que : une femme doit être jeune et belle, mais ne doit pas être réduite à son apparence ; il ne faut pas se comparer aux autres ; l’important c’est se sentir femme soi-même ; le genre est une construction sociale ; le corps appartient à la femme, mais la maîtrise de son corps et la séduction peuvent être synonymes d’empowerment. Ces injonctions normatives potentiellement contradictoires fournissent éventuellement des matériaux pour se bricoler une mise en cohérence identitaire individuelle.

Une manière de faire la synthèse au féminin de ce pluralisme consiste à percevoir son autodiscipline corporelle comme une représentation choisie.

« Assumer que je suis une femme puis que j’ai le droit de m’habiller sexy si ça me tente. Le maquillage, pour moi, c’est un extra […] mais au quotidien je refuse de le faire. Je refuse d’entrer là-dedans, mais c’est un geste conscient. » – Bianca

« Je suis féministe. Je fais ce que j’ai envie de faire, puis si j’ai le goût d’avoir une belle apparence, bien, je suis féministe et je veux avoir une belle apparence. » – Catherine

La fatigue d’être soi au féminin

Cette tension entre les normes de beauté et la nécessité de s’en émanciper peut conduire à une fatigue d’être soi au féminin. Pour certaines femmes, comme pour Émilie, la question de l’importance de l’esthétique du corps pour une femme féministe vieillissante, c’est d’abord et avant tout un problème d’autoperception qui se vit au quotidien surtout dans un contexte de transmission intergénérationnelle mère-fille.

« Je trouve cela très difficile en tant que féministe […] J’élève une adolescente puis je suis la première personne à lui dire que ce n’est pas important puis s’il y a bien une chose que j’ai réussie, je ne mets jamais mes incertitudes devant elle. Elle a comme cent fois plus de confiance en elle que je n’ai jamais eue grâce à cela. Je suis très fière, mais c’est cela que je trouve fou. Je me sens quasiment hypocrite de lui dire ces choses-là. » – Émilie

Pour répondre à leur autoperception, au jugement des autres, en choisissant de « bien vieillir » ou par nécessité, les participantes retravaillent constamment leur identité en adoptant des disciplines corporelles. Ainsi, Éloïse fait du vélo pour se rendre au travail chaque jour et se teint les cheveux depuis maintenant quelques années. Paule, elle, a arrêté de se teindre les cheveux il y a deux ans, les a rasés et elle suit maintenant des cours de yoga chaud. Émilie pratique le spinning trois fois par semaine et tente de maintenir des pratiques alimentaires saines. Marie et Jeanne font de la course et des demi-marathons. Jeanne avoue même avoir eu recours à la chirurgie esthétique.

Le jugement de l’autre sur sa beauté ou son âge, qu’il provienne des jeunes filles qui envient leur vieillissement ou d’un amoureux qui les choisit, elles, au lieu des autres femmes plus jeunes, favorisent cette autoperception d’un soi féminin en pleine maîtrise de son âge. Ici apparaît un dernier effet paradoxal des injonctions normatives multiples : pour ces femmes, « ne pas faire son âge » dans le regard de l’autre semble produire un complexe de sentiments troubles entre le plaisir, la fierté, la frustration et la culpabilité.

L’impossible individualité et la nécessaire intersubjectivité

Est-ce vraiment possible de ne pas se définir en dehors de l’autre ? Est-ce moi ou l’autre qui me veut belle et jeune ? Quand commence le sujet féminin qui s’autodéfinit et quand se termine le sujet socialisé par les jugements ? La frontière entre ego et alter s’avère très poreuse. En fait, comme le souligne judicieusement Judith Butler [4], même le fait de se jouer des normes et de les re-signifier demande d’abord l’intériorisation de celles-ci. Les femmes que nous avons réunies énonçaient clairement le besoin de communiquer ce qu’elles vivaient et de sortir de leur solitude existentielle. Telle une sociothérapie collective, leur rencontre dans l’intersubjectivité leur a permis de partager leur complexe identitaire et de se reconnaître dans celui des autres pour soulager, l’espace d’un instant, la fatigue d’être soi au féminin.


[1Cette rencontre, d’une durée de 3 h 30, s’est tenue le 31 janvier 2020 à Montréal. Les noms des participantes ont été changés.

[2Nathalie Heinich, Ce que n’est pas l’identité, Paris, Gallimard, 2018, 134 p.

[3Alain Ehrenberg, La fatigue d’être soi. Dépression et société, Paris, Odile Jacob, 1998, 320 p.

[4Judith Butler, Troubles dans le genre. Pour un féminisme de la subversion, Paris, Éditions la Découverte, 2005, 283 p.

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