Lorraine Guay. En dehors des normes

Dossier : Vieillir

Dossier : Vieillir

Lorraine Guay. En dehors des normes

À 77 ans, mère et grand-mère, soucieuse du bien-être des siens, mais aussi des enfants des autres, Lorraine Guay continue d’être active. Infirmière de formation, elle a été impliquée principalement dans le secteur de la santé et a participé au projet novateur de la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles, un des « ancêtres » des CLSC. Elle a été très active dans le milieu communautaire autonome, en particulier dans les ressources alternatives en santé mentale, ainsi que dans les luttes féministes et la solidarité internationale. La militante de longue date nous a aimablement accordé une longue et riche entrevue dont nous reproduisons ici quelques extraits significatifs.

Propos recueillis par Suzanne Audette.

Vieillir sans nostalgie ni moraline

Je ne pense jamais à ça, « vieillir ». Je n’ai jamais eu l’impression de vieillir sauf au moment où j’ai eu mon cancer. Il y a des jeunes qui le sont physiquement, mais qui sont tellement conservateurs, englués, plates et drabes que si c’est cela être jeune, je me dis... En même temps, il y a des jeunes pleins de ressources, inspirants et allumés. J’ai une confiance très grande en ceux-ci et envers les générations futures. Ils recréent et refont le monde à chaque fois. Hannah Arendt dit que la naissance, c’est la refondation du monde, pas seulement sa poursuite. Je me situe dans cette lignée, dans ces nouveaux mondes qui arrivent chaque fois que des générations naissent et se succèdent. Selon Diane Lamoureux [1], il faut un héritage sans contraintes, sans obligations pour sortir de la « mêmeté ».

J’ai la chance d’être en bonne santé. Je ne peux faire maintenant que deux, trois choses à la fois au lieu de plusieurs. C’est pourquoi je ne suis pas tellement sur les réseaux sociaux. Je les évite, car c’est trop rapide pour moi et il faut donner son avis sur tout. J’aime mieux lire et réfléchir par moi-même. Je n’ai pas l’impression de vieillir au sens d’être en retrait du monde. Je pense qu’on vieillit comme on a vécu en grande partie et moi j’ai toujours été engagée, entre guillemets, à travers tout, et je ne vois pas comment on peut prendre sa retraite de la militance. Encore une fois, ce n’est pas un jugement et je ne veux pas ici être moralisatrice et j’ai toujours craint qu’on le reproche à mon livre Qui sommes-nous pour être découragées ?

Accueillir le nouveau, assumer le pluralisme

Je me considère plutôt à l’affût de ce qui est nouveau, de ce qui apparaît comme en dehors des normes et qui m’inspire et me force à réfléchir tout le temps, et non à ressasser.

Prenons la question de la Fédération des femmes du Québec (FFQ). Pour moi, il est important d’être dans des lieux où il y a des enjeux conflictuels. C’est pourquoi il est clair que je suis encore membre de la FFQ malgré toutes les critiques qu’elle suscite, et je le resterai parce que c’est un lieu où l’on peut aborder des enjeux difficiles. Par exemple, les questions des travailleuses du sexe, de la prostitution, de la laïcité, du genre. On doit être au cœur de ces réflexions, même si on ne s’entend pas, même s’il est difficile de faire des consensus.

L’analyse intersectionnelle, qui a amené la question du genre et de la laïcité, nous conduit dans un autre ordre de revendications que celles qui concernent la pauvreté des femmes ou même l’égalité entre les hommes et les femmes qu’on peut considérer comme des acquis sur le plan conceptuel. Mais beaucoup d’autres enjeux, dont la prostitution, la gestation pour autrui, l’aide médicale à mourir, sont des questions éthiques qui viennent chercher autre chose que la pauvreté et les inégalités économiques. On entre alors ici dans un univers de discussion, de confrontation de valeurs.

Lors de la marche mondiale des femmes, je représentais la FFQ en Suisse où les travailleuses du sexe ont un statut et des protections sociales. Ces dernières ont alors demandé : où sommes-nous dans vos revendications ? Ça avait créé tout un malaise. Lors de l’avant-dernière assemblée générale de la FFQ, la même question a été posée par l’organisme Stella et, officiellement, la FFQ n’a pas changé sa position abolitionniste. Ça a provoqué une scission. On a alors trouvé une position de compromis qui n’a pas fait l’affaire de toutes. Cependant, on doit créer des espaces où on peut travailler ensemble.

Penser sans Dieu a été difficile pour moi. Beaucoup de lectures m’ont aidée et, petit à petit, j’ai réalisé que ma vie n’allait pas basculer si je ne croyais plus. C’est la même chose en ce qui a trait à la prostitution. Le travail du sexe est varié et peut être un travail comme un autre. La FFQ a parlé d’agentivité dans sa proposition et a reconnu qu’on peut véritablement choisir ce travail et qu’on doit le respecter. Pour la Concertation des luttes contre l’exploitation sexuelle, il n’y a pas d’agentivité, les travailleuses du sexe ne sont que des victimes. Je ne suis pas d’accord avec cette affirmation. On peut faire un parallèle avec la santé mentale. Le fait d’avoir été hospitalisée n’enlève pas ta capacité au consentement ou au choix de décisions libres et éclairées. On n’est pas qu’une maladie ; on est une personne et cette réappropriation du pouvoir est la base même de l’éducation populaire.

Jocelyne Lamoureux [2] le dit bien : les personnes humaines ne sont pas que des êtres de besoin, elles sont également des êtres de participation, quel que soit leur état. Les gens de Pointe-Saint-Charles ont mis eux-mêmes en place les services dans leur quartier, malgré les nombreux problèmes qu’ils vivaient au jour le jour.

Des ponts à construire

On a eu la grève étudiante de 2012, le mouvement Occupy, les indigné·e·s, les mouvements #MoiAussi et #AgressionNonDénoncée, etc. On assiste à des irruptions citoyennes qui naissent et qui meurent, mais qui laissent toujours quelques traces. Il faut qu’il y ait un pont entre ces formes organisationnelles. Ces jeunes surgissent comme une interpellation des vieux. Cela a remis en question les syndicats et il y en a qui ont eu énormément de difficulté à se positionner, au point où il y a eu la formation du groupe Profs contre la hausse en 2012. Même chose lorsque que l’AQDR (l’Association québécoise de défense des droits des personnes retraitées et préretraitées) ne voulait pas non plus se positionner, ce qui a donné naissance au groupe Têtes blanches, carré rouge.

Recréer des événements et des intérêts collectifs, c’est ce que les jeunes du secondaire ont réalisé lors de leurs fréquentes sorties du vendredi pour la planète. Ces irruptions citoyennes n’étaient pas prévues, mais lorsqu’elles arrivent, elles peuvent compter sur des formes organisationnelles qui existent déjà. Ici, c’est le mouvement écologiste au sein de la population qui s’est joint aux étudiant·e·s. Dans la grève étudiante de 2012, il s’est passé la même chose : les étudiants ont commencé seuls et, tranquillement, ça s’est transformé en grève sociale. Les syndicats ont embarqué, les groupes communautaires aussi, etc. Le support organisationnel a fait en sorte que ça a pu s’élargir. Comme on ne peut pas prévoir les nouvelles formes organisationnelles que ça va prendre, je crois que les groupes existants et les syndicats doivent être à l’affût des nouveaux enjeux comme Idle no More. Qui aurait pu prévoir qu’il y aurait une résurgence de la mobilisation autochtone ?

Il faut faire un travail de fond, parce que les luttes sont longues. Il faut agir même si on n’a pas un résultat demain matin. Je n’en profiterai pas dans le temps qu’il me reste à vivre, mais j’y aurai participé. J’aurai une sorte de satisfaction, de dignité personnelle d’avoir contribué à ça.


[1Professeure de sociologie à l’Université Laval, ses recherches portent notamment sur le féminisme.

[2Professeure de sociologie à l’UQAM, elle a publié de nombreux articles et ouvrages sur l’organisation communautaire.

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