Devenir bénévole

Dossier : Vieillir

Dossier : Vieillir

Devenir bénévole

DEVENIR 


« Passer d’un état à un autre, commencer à être ce qu’on n’était pas. Devenir vieux (vieillir). »

Le Petit Robert

En mai dernier, les mots « devenir bénévole » lus sur le site internet du CHSLD Berthiaume-Du-Tremblay de mon quartier ont retenu mon attention. Il y avait là une promesse d’apprentissage, une évolution possible, une sorte de projet. Jusqu’au dernier souffle, notre histoire n’est-elle pas en devenir ?

À la suite de notre entretien, la responsable des bénévoles m’a confié la tâche d’écrire de brèves histoires de vie des personnes qui y vivent [1]. C’était au-delà de mes attentes : toute ma vie, l’écriture a été un fil conducteur. Je ne m’étais encore jamais « engagée dans une activité non rétribuée, choisie librement et souvent exercée dans une institution sans but lucratif  », selon la définition reconnue du bénévolat.

Il me fallait franchir la ligne : passer du travail rémunéré, très valorisé dans la société comme une dimension de l’identité et de la reconnaissance, au travail non rémunéré où ces aspects prennent d’autres formes. Ce passage a généré chez moi un grand sentiment de liberté. Je ressens un équilibre entre qui je suis maintenant, moi-même devenue une personne âgée, et ce que sont les autres que je rencontre en ce lieu. Je sors du carcan des rôles professionnels : le fil qui me relie aux autres est d’une autre nature, plus significative en ce qui me concerne.

Nous parlons beaucoup des deuils et des pertes associés au vieillissement, mais nos vieux corps se chargent chacun à leur manière d’histoire, de vécu et de poésie. Avec une conscience aiguë de n’avoir plus rien à perdre. Il y a quelque chose de profond dans ce mouvement vers l’autre, sans que l’argent intervienne. Cela nous ramène à soi, à ce qui motive fondamentalement notre action.

D’une expérience à une autre

L’écriture de ces histoires de vie m’a entraînée tout naturellement vers plusieurs autres activités : des visites d’amitié, des conversations avec des résident·e·s et des préposé·e·s au hasard des rencontres sur les étages, l’accompagnement aux activités sociales de la résidence, etc. Les CHSLD sont souvent dépeints comme des mouroirs. Mais ce n’est qu’une des réalités du lieu. Avant leur fin, ces personnes sont vivantes. Et il se passe beaucoup de choses chaque jour : des amitiés, des rivalités, des pleurs, des lamentations, des blagues et des rires ; de la musique, des clowns, des animaux ; des désirs et des souvenirs exprimés ; des décès, bien sûr, et de nouvelles admissions. Une dame en attente d’une chambre individuelle me dit un jour : « J’attends qu’il y en ait un qui meure, qu’est-ce que tu veux, ça marche de même icitte. »

On y perd souvent son dentier, ses lunettes, ses bas, sa petite couverte, sa peluche, son porte-monnaie ou… ses mots. On les retrouve, ou pas. On se déplace en ascenseur sur dix étages et c’est l’occasion de bien des aventures. C’est parfois triste, souvent drôle, rarement banal.

Je suis consciente de naviguer dans un système, une institution, avec des lois, des politiques, des conventions, des rapports de pouvoir qui influent sur l’approche humaniste de la résidence. Autrement dit, on n’est pas encore au paradis. Mais est-ce mon âge ? Mon statut de bénévole ? Je deviens plus sensible à toutes les subtiles facettes d’une relation humaine dans ce contexte. Chacune de ces expériences est l’occasion d’un apprentissage.

Ces états de corps et d’esprit

Ces apprentissages, je les note dans un carnet de bord. J’en extrais quelques-uns.

La mesure de la différence entre le rôle de proche aidante d’un membre de ma famille et celui de bénévole auprès de personnes qui me sont inconnues. Ici, je ne suis plus l’« enfant » de mes parents. Elles, je ne les ai pas vues vieillir. Cette distance me donne accès à d’autres aspects de leur personnalité. Ainsi, leurs changements d’humeur liés à leur dépendance physique, à la perte de pouvoir sur leur vie ne m’affectent pas de la même manière.

La conscience élargie de la richesse de la vie dans un CHSLD. Ce n’est pas toujours aussi triste qu’on le pense de l’extérieur. Il y a des relations, de l’humour, de l’attention. J’entends beaucoup de phrases lucides, exprimées même par les personnes vivant d’importantes pertes cognitives. Les vieux gagnent en authenticité, en dérision. Je ris souvent. Et puis, peut-être faut-il cesser de lutter contre la tristesse de l’âme des personnes âgées qui sentent leur fin approcher. D’ailleurs, qui n’est jamais triste ou nostalgique ?

– « Comment ça va aujourd’hui, Madame M. ?

Oh… ça allait mieux il y a 30 ans !  »

– « Et vous, Madame B., est-ce que vous aimez lire ? » Silence. Je répète ma question, croyant qu’elle ne m’a pas entendue. « Je vous répondrai quand ça me tentera !  », rétorque-t-elle. Il lui reste encore ce pouvoir, celui de parler ou de se taire quand bon lui semble.

– « C’est beau de vous voir manger avec appétit », avais-je dit un jour à G., mon amie de 103 ans, atteinte de la maladie d’Alzheimer. Elle a levé les yeux et en fixant le mur, elle a répondu : « Oui, c’est rassurant, je suppose.  » Un éclair de lucidité, dans tout ce chaos.

La conversation est un besoin, même quand on a perdu ses capacités cognitives. Une autre langue se pratique. Je parle à Madame L. d’un tableau accroché au mur de sa chambre. « J’aime beaucoup celui-là, en bas  », dit-elle. Or, il n’y a pas de tableau, plus bas. Elle pointe du doigt une couverture rose fleurie, déposée en tas sur une chaise. Nous échangeons elle et moi sur les couleurs, les formes, les qualités de ce « tableau ». C’était une conversation agréable, réaliste à ses yeux et... si poétique aux miens. J’aurais sans doute vu les choses différemment si elle avait été ma mère, mais voilà, je suis bénévole.

Mon bénévolat a un effet sur mon entourage. Je suis plus patiente avec les personnes âgées que je croise dans le bus, à la pharmacie, à l’épicerie. Qu’est-ce que ça me coûte d’offrir des mots, un coup de main, quelques minutes de ma vie ? Quel luxe que celui de ne plus être pressée ! Je pratique la lenteur. Des discussions s’engagent avec mes amies sur notre vieillissement inéluctable, ce parcours aux étapes incertaines qui peut s’étirer, aujourd’hui, sur une trentaine d’années. C’est une longue période que le mot perte ne peut résumer à lui seul. Il y aura inévitablement des occasions de s’étonner, d’apprendre, de vivre des expériences inédites avec le corps du moment.

* * *

Une minorité de gens âgés vont en CHSLD, mais tous nous vieillissons et nous mourrons. Le plus fascinant dans ce bénévolat, à mon sens, c’est son effet « boomerang » : certes, je donne à l’autre, mais c’est moi qui en ressens les effets. L’expérience demande un ajustement constant de la parole, du comportement et des gestes. Évaluer chaque fois si j’en fais trop ou pas assez. Rester la plus authentique possible. Ne pas avoir d’attentes. Éviter de prendre mes préjugés ou mes perceptions pour le réel. Cela me conduit à l’introspection, certes, mais aussi vers des préoccupations d’ordre social.

Je sors toujours de ce CHSLD avec de nouvelles considérations sur moi, ma société et le monde. Comme on dit souvent, la seule façon de rester en vie, c’est de vieillir. Aussi bien apprivoiser l’idée… et la réalité.


[1Ce travail s’effectue sous la supervision de la travailleuse sociale et avec l’accord du résident ou de sa famille. Après un entretien avec la personne ou avec un membre de sa famille, je rédige une brève histoire qui met en valeur des aspects marquants de sa vie. Le texte est affiché dans sa chambre et dans un cartable que tous peuvent consulter. L’objectif est de faciliter les relations avec la personne.

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