La culture sous le choc de la pandémie

No 84 - été 2020

Éditorial du numéro 84

La culture sous le choc de la pandémie

Les conditions déplorables de vie et de soins dans les CHSLD, conséquences directes de la mauvaise gestion des gouvernements provinciaux des dernières décennies, font l’objet d’analyses nombreuses et de sentiments d’indignation très forts. Devant une situation aussi préoccupante, particulièrement en temps de pandémie, une réflexion et un réaménagement radical des soins de santé au Québec s’imposent. Pourquoi alors dans un tel contexte, et devant d’autres enjeux sociaux criants, écrire un éditorial sur l’importance de la culture ?

Lors de situations extrêmes et chaotiques, la culture reste l’un des derniers refuges contre l’isolement, la peur, la barbarie. C’est par et à travers la culture, en tant « qu’ailleurs pour penser le monde  », que nous nous élevons, rassemblons, fortifions nos liens sociaux et occupons les territoires communs et pluriels des idées et des émotions. En tant qu’ensemble de manières d’être, de sentir, de penser et d’agir propre à une collectivité donnée, elle témoigne de ce qui constitue notre humanité commune.

Il y a quelques semaines déjà, plusieurs créatrices et créateurs tiraient la sonnette d’alarme en demandant aux deux paliers de gouvernement de leur octroyer des compensations financières urgentes pour amoindrir les pertes de revenu engendrées par les annulations d’événements culturels. Selon Simon Brault, directeur et chef de la direction du Conseil des arts du Canada, ce sont des centaines de millions de dollars de pertes de revenus possibles pour le monde des arts si les annulations devaient durer trois mois.

Jusqu’à présent, le gouvernement fédéral semble bien répondre à la situation de crise. La Prestation canadienne d’urgence joue momentanément le rôle d’un revenu de citoyenneté (mesure si chère au syndicaliste Michel Chartrand). Le ministère du Patrimoine a promis quant à lui une première phase d’aide de 428 millions $. Le gouvernement du Québec est moins actif : les montants d’aide tardent à arriver et restent pour le moment inférieurs.

Mais les difficultés du monde des arts ne sont pas que financières. Alors que beaucoup de nos artistes connaissent de grandes difficultés et n’ont presque plus de moyens de diffuser leurs œuvres, les grandes multinationales du numérique profitent pleinement de la situation pour s’enrichir et renforcer leur position dominante.

Actuellement, la transmission de la culture se fait presque exclusivement par l’usage d’outils informatiques. Les films se diffusent sur Netflix et Apple, la musique sur YouTube et Spotify, les livres par Amazon, sans oublier les événements artistiques spéciaux transmis par Zoom et Facebook. Le spectacle vivant, les librairies, les musées, les galeries d’art, le cinéma en salle, tout ce qui relève d’une rencontre avec le public, a les ailes coupées par la pandémie. Celle-ci accélère le processus de concentration des plateformes de diffusion de la culture dans les mains des quelques géants d’Internet.

Les grandes entreprises de l’informatique sont de mauvais joueurs. Il est bien connu qu’elles ne paient que très peu d’impôts, qu’elles aspirent vers elles la plus grande part de la publicité, au point d’affaiblir tous leurs concurrents. Leur position dominante leur donne aussi un contrôle sans pareil de la diffusion de la culture : par leurs algorithmes, elles mettent en évidence des produits qui profitent d’une extraordinaire diffusion, qui répondent à leurs propres critères de rentabilité et dont les contenus correspondent à leurs intérêts.

Si quelques artistes étrangers parviennent parfois à obtenir une certaine visibilité, il s’agit là principalement d’exceptions, mais qui allument de grands espoirs, souvent déçus. Quel·le cinéaste renoncerait à l’argent de Netflix pour une production jouissant d’un immense rayonnement ? La domination d’un monde uniforme anglo-saxon s’est manifestée dans un événement rempli de bonnes intentions, le spectacle en ligne One World : Together at Home, organisé par Lady Gaga, en collaboration avec l’Organisation mondiale de la santé. Ce concert international était en fait la puissante affirmation d’une hégémonie culturelle. Les chanteurs et chanteuses non anglophones y étaient invités parcimonieusement, comme pour en justifier le titre, et devaient, autant que possible, chanter en anglais.

Avec un milieu culturel québécois affaibli par la COVID-19 – ce qui sera aussi le cas dans presque tous les pays – et des multinationales du divertissement renforcées et triomphantes, contrôlant la « découvrabilité » des produits culturels, nous avons de bonnes raisons de nous inquiéter de l’avenir de la culture. Celle-ci aura besoin plus que jamais de notre soutien. Il faut y penser maintenant, et il faudra le faire de façon encore plus soutenue au moment de la relance.

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