Dossier : Les nouveaux habits (...)

Dossier : Les nouveaux habits de l’impérialisme

Impérialisme culturel à l’ère du capitalisme numérique

Lors d’un événement organisé par l’Association canadienne des producteurs médiatiques qui s’est tenu à Ottawa le 31 janvier dernier, la PDG de la CBC/Radio-Canada, Catherine Tait, a critiqué la domination de Netflix au Canada en faisant un parallèle entre la plateforme de diffusion numérique américaine et l’Empire britannique.

Si l’on ne peut que se réjouir de voir la notion d’impérialisme culturel ressurgir dans l’espace public, encore faut-il en tracer les origines afin de saisir sa pertinence pour critiquer les rapports de domination à l’ère du capitalisme numérique globalisé.

La critique de l’impérialisme culturel

Prenant appui sur les théories marxistes classiques de l’impérialisme formulées par Lénine et Rosa Luxemburg, ainsi que sur les développements plus contemporains provenant des théories latino-américaines de la dépendance, la thèse centrale des théories de l’impérialisme culturel est que la domination culturelle doit être considérée conjointement avec la domination économique et politique. Ces sphères de la pratique sociale ne peuvent pas être distinguées dans le contexte de l’institutionnalisation de la corporation comme acteur central au sein du capitalisme avancé. En effet, une des conséquences majeures de l’avènement de la corporation au 20e siècle fut de transformer radicalement le rôle social de la culture. Comprise traditionnellement comme un ensemble de valeurs qui confèrent un sens à la pratique sociale, la culture devient une industrie destinée à produire une marchandise spécifique, c’est-à-dire un auditoire dont le « temps de cerveau disponible [1] » est revendu aux corporations afin d’arrimer la logique de surconsommation à celle de la surproduction industrielle.

Convergence entre le NOEI et le NOMIC

C’est dans le contexte de la domination des corporations multinationales sur les pays périphériques que se développeront les théories anti-impérialistes après la Seconde Guerre mondiale. Ces théories trouveront un écho dans les revendications des pays non alignés à la Commission des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED) en faveur d’un Nouvel ordre économique international (NOEI). Ces pays critiquaient principalement le « développement du sous-développement » des pays du tiers-monde généré par la dépendance technologique, commerciale et financière vis-à-vis des multinationales. Parallèlement au NOEI, les pays du Sud formuleront une série de griefs à l’UNESCO, l’organisme des Nations unies chargé des enjeux culturels, critiquant l’impérialisme culturel exercé par les multinationales, pour un Nouvel ordre mondial de l’information et de la communication (NOMIC). Au départ centré sur la critique des principales agences de presse (Reuters, AFP, UPI, AP) accusées de produire une vision du monde ethnocentriste conforme aux intérêts capitalistes occidentaux, le débat s’est par la suite élargi à l’ensemble des flux informationnels et communicationnels favorisant principalement les pays du Nord. La stratégie des pays du Sud était de lier les revendications du NOMIC et du NOEI, dans la mesure où l’on estimait que si l’opinion publique occidentale était mieux informée de la situation mondiale, elle pourrait être mobilisée en faveur de la création d’un nouvel ordre économique international plus juste et équitable.

Les revendications pour créer un nouvel ordre économique et culturel international recevront une fin de non-recevoir de la part des pays du Nord au tournant des années 1980, dans le contexte où la stratégie de relance néo-impériale américaine s’appuiera sur la transnationalisation des flux informationnels et financiers numérisés. Cette stratégie – qui sera théorisée par Zbigniew Brzeziński, le conseiller du président américain Jimmy Carter, comme la nouvelle diplomatie des réseaux – consiste à influencer les carrefours stratégiques des réseaux diplomatiques grâce au contrôle des flux d’information. Elle sera reprise par le conseiller de Bill Clinton, Joseph Nye, sous le concept de « soft power », qui renvoie au pouvoir de séduction opéré par la démocratie de marché américaine. Les principaux acteurs dans cette histoire, les corporations multinationales, se sont en effet appuyés sur la puissance de l’État américain afin d’assurer leur visée expansionniste. Contre les revendications des pays du Sud en faveur d’un nouvel ordre économique international, les États-Unis mobiliseront la doctrine du « free flow of information » afin de faire respecter à travers le monde le premier amendement de la Constitution américaine qui garantit la liberté d’expression commerciale aux corporations. En vertu de ce principe, toute tentative de réguler les flux de capitaux brime la liberté d’expression commerciale des corporations, donc la démocratie de marché.

Globalisation et post-colonialisme

Après l’échec des mouvements de décolonisation, la critique marxisante de l’impérialisme culturel sera remplacée par les approches culturalistes d’inspiration postmoderniste. Rejetant la critique de l’impérialisme culturel en raison de son essentialisme, les théories culturalistes (l’anthropologie culturelle, les cultural studies, les théories postcoloniales) adopteront une posture relativiste. La globalisation ne serait ni une américanisation, ni une marchandisation, ni une homogénéisation culturelle. Elle permettrait plutôt une hybridation qui résulterait de la capacité des individus à résister au discours dominant. Ces approches comprennent la globalisation essentiellement sous un angle discursif, négligeant ainsi l’analyse des structures économiques et politiques qui contraignent les sociétés à produire de manière illimitée une forme de richesse abstraite : la valeur. Dans ce contexte, le capitalisme serait partie prenante d’un discours essentialiste et binaire axé sur l’Universalisme, la Raison, la Science et l’Individualisme qui ne correspondrait pas à la réalité culturelle des sociétés non occidentales fondée sur la Spiritualité, le Communautarisme et le Particularisme culturel. Le principal angle mort des approches culturalistes est qu’elles ne voient pas que le capital a intérêt à maintenir et à promouvoir une certaine diversité culturelle tant et aussi longtemps qu’il peut la transformer en part de marché, et surtout que les cultures particulières ne formulent pas de revendications politiques qui s’opposeraient à la logique d’accumulation illimitée. La globalisation néolibérale aura paradoxalement pour corollaire une baisse tendancielle de la raison critique. En effet, ces approches relativistes ont repris à leur insu la théorie du « free flow of information » qui a légitimé les processus de déréglementation des politiques publiques de communication mises en place par les pays périphériques à l’époque des revendications pour le NOMIC [2].

L’impérialisme des plateformes à l’ère numérique

En surestimant la capacité des individus à résister à la domination culturelle, les courants culturalistes ont repris de manière acritique les thèses de Marshall McLuhan portant sur le pouvoir des consommateurs au sein d’un village global qui ressemble de plus en plus à un supermarché des lifestyles différenciés. C’est ce même discours qui est promu par les acteurs dominants du capitalisme de plateformes comme les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) ou encore Netflix. Le PDG de Facebook, Mark Zuckerberg, soutient d’ailleurs que la mission de son réseau social est de développer une « infrastructure sociale » qui permettrait de « donner au peuple le pouvoir de construire une communauté globale qui fonctionne pour tous [3] ». Il s’agit notamment d’offrir gratuitement l’accès à Internet aux populations non connectées afin d’accumuler des données personnelles qui permettront d’améliorer les algorithmes des géants du capitalisme de plateformes. Cette stratégie néo-impériale marque une certaine rupture par rapport à l’impérialisme culturel classique puisqu’elle institue une nouvelle modalité de régulation sociale. Cette nouvelle forme de gouvernance algorithmique est d’ailleurs reprise par l’ONU dans son projet Global Pulse qui a pour prétention d’utiliser les données numériques harnachées par les GAFAM dans les pays du Sud afin de produire des algorithmes au service du développement durable. Cette nouvelle modalité de gouvernance est profondément dépolitisante puisqu’il ne s’agit plus d’agir sur les causes structurelles des inégalités globales, mais plutôt d’agir de manière préemptive sur les individus défavorisés afin d’amenuiser les effets de la pauvreté grâce à la quantification de l’ensemble des activités sociales désormais numérisées.

Face à cette nouvelle forme que prend l’impérialisme culturel à l’ère numérique, il convient donc de rappeler qu’il existe une riche tradition au sein de la pensée socialiste qui s’appuie sur l’idée que la culture consiste en un universel concret sur lequel doivent s’appuyer les peuples afin de s’émanciper politiquement et économiquement. C’est cette conception internationaliste de la culture qui a inspiré les revendications pour un Nouvel ordre mondial pour l’information et la communication. Elle permet de dépasser les impasses du relativisme culturel promu par les courants postcoloniaux et postmodernes tout comme l’universalisme abstrait du capitalisme globalisé.


[1Une référence à la déclaration de Patrick Lelay qui avait déclaré en 2004, alors qu’il était PDG de la chaîne de télévision française TF1, que « ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible ». NDLR.

[2Tristan Mattelart, « Pour une critique des théories de la mondialisation culturelle », Questions de communication, no 13, 2008. En ligne : journals.openedition.org/questionsdecommunication/1831.

[3Maxime Ouellet, « L’Empire de la communication : le fantasme d’une communauté cybernétique », Liberté, no 318, hiver 2017, p. 25-27.

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