Dossier : Bibliothèques. Enjeux (...)

Dossier : Bibliothèques. Enjeux et mutations

Rien n’est permanent, sauf le changement

Aujourd’hui, j’ai réparé mon casque de réalité virtuelle avant mon cours de tricot. Après avoir dégusté un café et un clafoutis, on est allés lire un roman graphique en attendant une impression 3D de cellules végétales. J’ai quitté les lieux en empruntant un ukulélé, une trousse de microcontrôleurs pour pratiquer la programmation, des graines de tomates ananas pour mon jardin et quelques livres.

Dans un futur pas si lointain, c’est peut-être le type d’expériences que nous pourrions vivre en allant à notre bibliothèque de quartier. Fini, le temps où la bibliothèque publique était surtout un dépôt de documents dans lequel on allait chercher un livre, peut-être accompagné d’un film et de quelques disques de musique avant de repartir rapidement sans trop faire de bruit pour aller lire son bouquin dans un café pas trop loin.

Il n’y a pas si longtemps, cette façon de fréquenter la bibliothèque représentait la majorité des visites, mais cela se transforme tranquillement. De lieu de passage, elle devient lieu de vie, d’échange, d’apprentissage et de divertissement. L’une des missions des bibliothèques est de donner accès à l’information (et aux outils pour la comprendre, la valider ou la produire), à la connaissance (de façon variée et tout au long de la vie), à la culture (sous toutes ses formes, tant populaire que plus élitiste) ainsi qu’aux loisirs. L’époque où la bibliothèque devait être silencieuse et ensevelie sous les livres est chose du passé. Elle est maintenant vivante et en relation avec la communauté. Elle offre déjà une multitude de services qui sont trop souvent méconnus de ceux pour qui elle est un lieu poussiéreux où s’empilent les encyclopédies et les classiques de la littérature française. On peut maintenant y acheter un café et le boire en consultant un livre. On peut y emprunter une tablette et consulter des journaux et revues du monde entier. On peut y participer à un atelier d’origami ou d’électronique. On peut y imprimer une affiche ou une sculpture en trois dimensions.

Les documents qu’on peut emprunter sont aussi beaucoup plus variés. À la bibliothèque, il est maintenant possible d’emprunter une personne pour faire sa connaissance et en apprendre davantage sur son champ d’expertise ou ses expériences de vie. On trouve des jeux de société, des instruments de musique et on peut même repartir avec un laissez-passer pour le musée. Dans certaines bibliothèques, il est aussi possible d’emprunter des semences. En plus de sensibiliser les usagers et usagères à l’horticulture, les grainothèques favorisent la mise en valeur des documents en lien avec l’agriculture en plus d’impliquer les citoyen·ne·s dans le partage de semences. Depuis quelques années, les services ne cessent de se bonifier et de se transformer puisque les moyens et les outils pour atteindre les missions de la bibliothèque se diversifient tout autant. Rien n’est permanent, sauf le changement, disait le philosophe Héraclite.

Espaces en mutation

Les bibliothèques ne se renouvellent pas que par les services qu’elles offrent, leur aménagement aussi tend à se transformer. Afin de répondre aux besoins qui résultent de l’apparition de nouveaux services, elles doivent retirer des rayonnages, ajouter des places assises, ouvrir les espaces ou transformer des salles afin d’en faire des lieux d’apprentissage, de création et de rencontres. Ces lieux favorisent l’acquisition de connaissances et de compétences par l’action. C’est en programmant un robot qu’on apprend un langage informatique et c’est en filmant un court- métrage qu’on apprend à écrire un scénario. En modélisant un objet en 3D pour en faire l’impression, on pratique la géométrie et la construction spatiale.

À la fin de l’été 2016 s’ouvrait à la bibliothèque Benny le premier fab lab en bibliothèque publique au Québec. Des jeunes et moins jeunes y découvrent de nouvelles technologies tout en apprenant et en se divertissant. Accompagné·e·s d’un·e bibliothécaire et de guides spécialisé·e·s, les participant·e·s apprennent à apprendre et donc à utiliser ces nouvelles habiletés tout au long de leur vie. À l’automne 2016, on inaugurait le Square, le médialab de la Grande Bibliothèque. Dans cet espace de 175m2, les adolescent·e·s peuvent explorer la création audiovisuelle, la réalité virtuelle ou la modélisation 3D avec l’aide d’une équipe spécialement formée pour cela. Par la suite, de nombreux autres espaces de création (fab lab, médialab, ruche d’art, makerspace) sont apparus dans les bibliothèques de Brossard, Repentigny, Québec, Sainte-Julie, Laval et Montréal. Aux espaces de lecture, de repos et de travail s’ajoutent des espaces d’apprentissage, de création et de socialisation qui donnent une bonne idée de l’évolution des services dans les bibliothèques. Et ce n’est que le commencement.

Démocratiser les technologies

À moyen terme, les bibliothèques poursuivront leur adaptation avec les évolutions technologiques afin de rendre accessibles à tous et toutes des technologies parfois coûteuses ou qui demandent une exploration accompagnée par des professionnel·le·s. Le service de prêt continuera de se diversifier et il sera peut-être possible d’emprunter des bornes wifi, des trousses de biologie participative (biohacking), des mondes virtuels à explorer, des véhicules autonomes, des émotions encapsulées, des exosquelettes et, pourquoi pas, des robots d’assistance personnelle.

Dans tous ces cas, l’un des buts premiers sera toujours de faciliter l’accès à l’information, à la connaissance, à la culture ainsi qu’aux loisirs. Pour faciliter cet accès et le rendre assimilable et intelligible, il sera essentiel d’avoir des bibliothécaires en nombre suffisant. Ce qui fait vivre une bibliothèque, c’est avant tout le personnel qui y travaille et les bibliothécaires continuent d’être la figure emblématique au cœur des services. Malheureusement, plusieurs bibliothèques ont connu des restrictions budgétaires ces dernières années et lorsque vient le temps d’« optimiser les ressources », c’est trop souvent dans le personnel que les coupes sont opérées. Alors que les services occupent une place de plus en plus importante et que les usagers et usagères des bibliothèques passent de plus en plus de temps sur place, le nombre de professionnel·le·s ne semble pas augmenter en fonction du maintien de la qualité des services.

La bibliothèque est en mutation et si la profession de bibliothécaire ne change pas au même rythme, elle risque d’être en danger. On préférera engager une informaticienne pour s’occuper des bases de données, une technicienne pour coordonner un fab lab, un animateur pour programmer les activités d’un centre d’apprentissage ou un contractuel pour animer des ateliers de création numérique. Or, il serait impensable d’imaginer une section pour enfants qui n’aurait pas de bibliothécaire pour la faire vivre. Que ce soit pour l’acquisition des documents, la programmation d’activités ou la mise en place de partenariat, il faut des professionnel·le·s pour s’en charger. Pourtant, certaines institutions ne semblent pas comprendre que l’apprentissage tout au long de la vie, l’accessibilité à l’information et aux outils pour la valider, la formation aux nouvelles technologies ou la littératie numérique devraient se réaliser avec des bibliothécaires. Que les bibliothécaires ne fassent plus de référence ou ne soient pas au front pour accueillir les usagers qui entrent à la bibliothèque, soit, mais la profession doit alors se réinventer et évoluer en phase avec les services.

Ne pas vouloir embaucher de bibliothécaires pour coordonner et animer ces lieux ou ces services démontre un manque de vision. Cette absence de perspective met en danger la profession et fait en sorte que la bibliothèque du futur pourrait bien, malgré une offre de services et de collections des plus utiles et en constante évolution, ne plus avoir de bibliothécaires…

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