Dossier : Bibliothèques. Enjeux (...)

Dossier : Bibliothèques. Enjeux et mutations

Milieu communautaire. De l’éclatement au rassemblement

Le Centre de documentation sur l’éducation des adultes et de la condition féminine (CDEACF) est une bibliothèque qui privilégie les savoirs et l’apprentissage dans des domaines particuliers. Comme toutes les bibliothèques, il fait de la curation, c’est-à-dire qu’il sélectionne et diffuse des contenus textuels ou multimédias axés sur les centres d’intérêt d’une communauté.

Dans le milieu communautaire, la sélection et l’éditorialisation des contenus se caractérisent par le partage d’expertise. La sélection de contenus selon les centres d’intérêt des usagères et usagers est l’une des plus importantes activités du CDEACF. Ce centre, fondé sur la mise en commun de deux centres de documentation issus de l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes, d’une part, et de Relais-femmes, d’autre part, a également attiré au fil des ans sept autres organismes comme membres déposants, qui y développent des collections documentaires selon leurs propres centres d’intérêt.

Les collections se développent en co-création. Les bibliothécaires ont accès à des outils pour suivre l’émergence des nouvelles publications et les membres ont l’expertise quant à leurs domaines d’intérêt. La combinaison de ces deux rôles permet de façonner pour chaque organisme une collection imprégnée par la perspective particulière qui la caractérise.

La diffusion des documents est aussi différente en milieu communautaire. La plupart des bibliothèques se trouvent au cœur d’une communauté physique et locale. Pour les bibliothèques municipales, c’est le quartier, tandis que les bibliothèques scolaires, collégiales et universitaires desservent des élèves et des étudiant·e·s sur place. Le communautaire, par contre, réunit des communautés d’intérêts dont les membres sont dispersés d’un bout à l’autre du Québec. Cette distinction de la bibliothéconomie en milieu communautaire se traduit, du moins au CDEACF, par la très grande importance des services à distance. Pour chaque livre prêté à une usagère sur place, le centre en prête des dizaines à l’extérieur.

Un réseau éclaté

Une autre spécificité du milieu communautaire est l’importance de sa propre production documentaire. Les groupes et regroupements réfléchissent constamment, mènent des recherches, des conversations et des consultations, prennent position et réalisent des activités d’éducation populaire. Ces activités s’accompagnent d’une production d’une foule de documents qui présentent des idées et des perspectives qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Malheureusement, ces savoirs qui circulent en dehors des circuits de l’édition formelle ne trouvent souvent qu’un rayonnement limité et une existence éphémère.

Si la démocratisation des outils de production et de diffusion dans les deux dernières décennies a permis d’augmenter la capacité de production et d’autodiffusion des groupes, elle n’a toutefois pas apporté de solution magique pour régler les problèmes qui existaient avant l’arrivée d’Internet. Le corpus des productions du communautaire demeure très fragmenté, avec des contenus éparpillés sur mille et un sites particuliers. La fragilité, aussi, perdure : les organismes s’investissent énormément dans leurs actions et leurs luttes, mais lorsqu’ils terminent une action, ils doivent bien souvent passer à la prochaine urgence. La pérennité de leur documentation est loin d’être au cœur de leurs préoccupations.

Face à cette production multiple et fragmentée, les bibliothèques doivent se dédier à une veille continue ainsi qu’à une cueillette et une diffusion adaptées. La veille continue permet de trouver les productions là où elles sont et donc d’identifier ce qui se produit d’important et d’intéressant pour nos milieux. Toutefois, aujourd’hui, il y a une certaine fluidité dans les formes que prend cette production. Le milieu communautaire ne fait pas exception : d’une part, les productions sont pensées avant tout pour rejoindre les personnes ciblées, et non pas pour la conservation. D’autre part, les savoirs communautaires ne proviennent pas toujours d’organismes formels, fondés et incorporés. Ils peuvent provenir de collectifs ou de groupes spontanés. Ces groupes créent souvent des contenus moins formels, surtout avec l’adoption massive des outils du Web social. On sait cataloguer un livre ou une revue, mais que faire d’un zine, d’un blogue ou d’une communauté Facebook ?

Parfois, il suffit de faire connaître la production dans l’immédiat : diffuser de l’information sans perspective de conservation. Mais dans certains cas, des bibliothécaires se rassemblent en communauté pour répondre à cette préoccupation. C’est le cas du collectif qui a créé la norme Zine Core (une norme de méta- données basée sur la Dublin Core, utilisée pour cataloguer ces petites brochures marginales).

Dans d’autres cas, les documents sont bien identifiables comme tels et ils font l’objet de collections numériques. C’est aujourd’hui une pratique répandue : dans tous les milieux, les bibliothèques se mobilisent pour préserver et pour diffuser la documentation produite par leurs communautés, pensons notamment auxdépôts institutionnels des bibliothèques universitaires ou au dépôt collectif du milieu collégial.

Rassembler les corpus

De plus en plus, des bibliothèques spécialisées cataloguent aussi des documents publiés sur le Web. La fonction de curation des bibliothèques offre une plus-value, en assurant que les documents soient diffusés de façon contextualisée à l’aide d’autres documents qui leur ressemblent. Un des plus grands corpus de documents numériques du communautaire se trouve dans la bibliothèque virtuelle du CDEACF qui, au fil des ans, a rassemblé des milliers de productions issues du communautaire. Afin d’assurer la conservation des documents, le centre demande l’autorisation d’héberger une copie du document sur son serveur. En rassemblant les documents, on peut les diffuser en libre accès avec l’autorisation de leurs créateurs et créatrices. Ce travail est important pour pérenniser les productions, car au bout d’un an ou deux, la bibliothèque sera, bien souvent, le seul endroit où cette documentation se trouvera. Par ailleurs, certains partenaires déposent systématiquement leur documentation, accordant une importance au fait de se retrouver dans la collection du CDEACF.

Enfin, si les bibliothèques réalisent tout ce travail, c’est notamment pour nourrir la réflexion dans leur milieu, en rassemblant les ressources qu’il faut pour appuyer la création de nouveaux savoirs et de nouveaux outils. Et, autant que possible, elle doit recueillir ces nouveaux outils et les rendre accessibles à leur tour.

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