La mémoire contre l’oubli

No 73 - février / mars 2018

La littérature et la vie

La mémoire contre l’oubli

Le livre d’André Hamel, Mourir d’oubli (Leméac, 2017), a été accueilli très chaleureusement lors de sa publication l’automne dernier, comme s’il s’agissait d’une révélation, du surgissement d’un jeune écrivain de la relève promis à un brillant avenir ! Or, il s’agissait de la première expression littéraire d’un auteur parvenu à l’âge vénérable de la retraite qui s’avérait toutefois, par son ambition et son ampleur, un véritable coup de maître.

En page couverture, Mourir d’oubli est présenté modestement comme des Chroniques de la grand’rue et des alentours, forme prévisible chez un narrateur rendu dans le dernier droit de son existence, désirant reconstituer l’univers de son enfance et, par-delà, des premières origines pour en dégager le sens, espérant sans doute aussi survivre lui-même par ce travail mémoriel. Dans la page titre intérieure, cette désignation fait place à celle de roman, déportant du coup l’entreprise du côté de l’imaginaire, lui-même se nourrissant de bribes de réel dans l’évocation d’un monde perçu, selon l’expression d’Edmond Jabès, comme un « globe de mémoire », dont les étoiles sont des « oublis qui scintillent ».

Ce roman est toutefois différent de ses manifestations habituelles. Il ne met pas en scène un héros confrontant un monde, extérieur ou intérieur, avec lequel il est aux prises et dans lequel il essaie de trouver son chemin. On a plutôt affaire ici à une quête rétrospective, une reconstitution du temps perdu au sens proustien, revendiquée explicitement comme telle par tout un réseau d’allusions et même la présence, en guise d’objet fétiche de l’enfance, d’une « poupée en guenille » qui rappelle la « petite madeleine » du célèbre prédécesseur du narrateur de Mourir d’oubli.

À la recherche du roman familial

L’architecture du livre est complexe, mettant en jeu plusieurs niveaux de temporalité, allant de la seconde moitié du 19e siècle jusqu’aux temps actuels, à travers le déroulement d’un roman familial couvrant plusieurs générations. Ce récit premier s’inscrit lui-même dans un espace-temps social et historique qui l’encadre et le dédouble, et cela à travers une narration exigeante qui « musarde et qui sinue » et qui, du coup, exige beaucoup du lecteur, appelé à s’investir dans la recréation du monde qu’on lui donne à lire.

Ce monde, c’est d’abord celui de l’univers familial des « demoiselles Lupien », lignée matrilinéaire remontant depuis l’arrière-grand-mère, Victoria Grammont-Périgny, paysanne et couturière née en région mauricienne au milieu du 19e siècle, jusqu’à la sœur du narrateur, Élise, en passant par les figures de Marie-Louise, la grand-mère austère, de Marguerite, la mère ambitieuse, femmes fortes d’un espace social fortement matriarcal. Couturières et « modistes » comme on disait à l’époque, ce sont elles qui prennent en charge la famille lorsque le mari décède prématurément – c’est le cas de Victoria qui travaillera dans les entreprises de textile de Montréal puis à son compte une fois de retour à Grand-Mère – ou qu’il sombre dans la folie – c’est le cas de Marie-Louise lorsque Georges Lupien sera interné à Saint-Michel Archange.

Il s’agit d’un milieu modeste constitué de campagnards et de villageois, établis récemment dans les villes, les grandes comme Montréal ou les petites comme Grand-Mère, devenue aujourd’hui une « petite ville décrépite » comme la qualifie avec une ironie affectueuse le narrateur. Déclin morose qui suit une ère glorieuse de prospérité s’appuyant sur un décollage économique important au tournant du 20e siècle grâce aux entreprises du bois et aux multiples scieries qui en surgirent, au harnachement des rivières et au développement de l’hydroélectricité, aux projets ambitieux de conquête du Nord stimulés par l’invention des trains. En découlera dans les villes, en Mauricie comme ailleurs, une période de progrès et d’abondance qui va se traduire par la mise sur pied d’entreprises importantes dans les secteurs de la construction, du vêtement, des services et des commerces, favorisant une composition sociale ramifiée dans laquelle la classe ouvrière va occuper désormais une place centrale.

Le temps de « l’empressement »

Les Grammont-Périgny et les Lupien se retrouvent donc pour la plupart dans un espace social situé à la frontière entre la bourgeoisie locale en plein essor et la classe ouvrière en émergence. Les femmes de la lignée, on l’a signalé, sont couturières et modistes. Georges Lupien est pour sa part un commerçant, propriétaire d’un magasin général de village avant de s’établir à Trois-Rivières où il fraiera un temps avec l’élite financière locale avant de sombrer dans la folie (épisode crucial longuement modulé dans le roman, révélateur de l’envers honteux du rêve québécois qu’il incarne dans sa période ascendante). La mère du narrateur, Marguerite, en plus d’être couturière comme ses ancêtres maternelles sera un temps maîtresse de poste et son mari, l’effacé Paul Allibert, est un dessinateur industriel, col blanc en état d’apesanteur, flottant socialement entre la classe dirigeante et les ouvriers qu’il ne rejoindra pas au moment d’une grève historique.

C’est cet univers social qu’évoque surtout le narrateur, la mentalité et les comportements qu’il induit. La mère Marguerite, énergique et ambitieuse, sait par exemple qu’elle appartient objectivement au milieu ouvrier. Elle entend toutefois s’en échapper par l’exercice d’une certaine « distinction » morale et culturelle qui la rapproche subjectivement de l’élite et qu’intériorise un temps son fils, héros et narrateur, tout à fait inconsciemment : « Dès le début du primaire, écrit-il, je n’étais déjà plus, ne le fus jamais, un fils d’ouvrier et n’étais pas encore, ne le serais jamais, un fils de notable. Ni un notable non plus. On m’avait voué à la distinction. Je n’étais pas du commun : nous le savions. Je n’étais pas des notables : on feignait de l’ignorer. Méprisé des uns, méprisant les autres, je me croyais admirable, me voulais admiré. » Il se comporte du coup comme un notable en puissance, fréquente les bonnes écoles, est introduit dans le beau monde avec lequel il rompra seulement beaucoup plus tard, notamment dans la période d’écriture de son récit, prenant congé de « la facticité et de la crispation des demoiselles Lupien » et, par-delà, des « petits maîtres et grands seigneurs » de l’univers social dans lequel elles rêvent de vivre. C’est entre autres par ce rappel autobiographique que s’affirme la dimension historique et critique de Mourir d’oubli.

La quête américaine : le retour aux sources

Le roman connaît une nouvelle et dernière bifurcation, ouvrant sur l’avenir, qui passe par les retrouvailles avec la sœur Élise. Cette dernière est une femme qui fuit, une « disparue » dès l’enfance où elle est « coucheuse au couvent » faute de disposer d’une chambre à soi dans la maison. Présence spectrale dans la famille déjà, elle étudie plus tard à Montréal, puis vit et travaille à Toronto, New York et en Suisse, avant de se réfugier à Sainte-Lucie, où elle finira ses jours. Le narrateur renoue avec elle au moment de terminer son ouvrage et compte bien la retrouver un jour à Cakokia, lieu mythique et utopique, ancienne capitale d’une prestigieuse civilisation précolombienne située en Illinois, qui symbolise la grandeur d’un monde évanoui. Les Indiens Awashish, évoqués en fin de récit, véritables propriétaires des forêts et cours d’eau de la Mauricie, le prolongent aujourd’hui à leur manière. Ce sont nos « frères métis », écrit-il, des « draveurs » apportant aux scieries la matière première à partir de laquelle on fabriquera le « papier sur lequel s’écrivent les récits, ces fragments que les hommes, tels des draveurs de mots, tirent du grand silence », mots magnifiques sur lesquels se termine le roman.

Cette esquisse d’analyse ne propose qu’un résumé plutôt maladroit de l’architecture aussi exigeante que complexe d’une œuvre qui donne lieu à plusieurs chevauchements entre les nombreuses strates d’un récit agencé par une mémoire parfois capricieuse, pleine de méandres et de sinuosités, de relances et de reprises, emmêlées dans un écheveau dont j’essaie au mieux de démêler les fils. Il ne rend pas assez justice cependant à la splendeur de cette prose qui assure pour l’essentiel la puissance d’envoûtement de ce grand livre dont je vois peu d’équivalents dans notre production romanesque toutes époques confondues et qu’il faudrait citer au complet pour lui être pleinement fidèle. On considérera donc cette chronique comme une invitation pressante à sa lecture.

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