Un virage municipaliste au Québec ?

No 73 - février / mars 2018

Mini-dossier : Retour sur les municipales 2017

Un virage municipaliste au Québec ?

Les élections municipales du 5 novembre 2017 ont ébranlé le cœur du Québec. Pour la première fois de son histoire, les citoyens et citoyennes de Montréal ont élu une mairesse à la tête de la ville. Presque inconnue du grand public quelques mois plus tôt, Valérie Plante a réussi à déjouer toutes les prédictions depuis son arrivée dans la sphère politique. Que signifie une telle victoire pour la gauche montréalaise et québécoise ?

Tout d’abord, il faut noter le « virage à gauche » de Projet Montréal depuis l’arrivée de Valérie Plante comme cheffe du parti. La formation fondée par Richard Bergeron en 2004, d’abord ancrée dans une vision d’urbanisme durable issue des partis verts modérés, a infléchi ses prises de position en intégrant plusieurs revendications progressistes.

Plus que la fameuse « ligne rose » mise de l’avant durant la campagne électorale, le programme du parti appuie le salaire viable de 15$/h, le développement massif du logement social, un modèle économique axé sur l’économie sociale, les budgets participatifs, la tarification sociale des transports collectifs, la réforme de la police, etc. La victoire spectaculaire de Valérie Plante donne une première leçon à la gauche : des propositions concrètes, une bonne dose de volonté et d’authenticité, un travail acharné sur le terrain ainsi qu’une campagne médiatique rusée qui rejoint les conditions d’existence des gens peuvent contribuer à la victoire des « forces du changement » face à Denis Coderre, le « mononquisme » et le vieil ordre établi qu’il représente.

Montréal : fenêtre d’opportunité

Projet Montréal n’est pas un parti de gauche radicale ni une coalition citoyenne analogue à Barcelona en comú ou d’autres plateformes municipalistes qui ont conquis les grandes villes d’Espagne en 2015. Cela signifie que la pression des élites économiques, le fonctionnement bureaucratique des institutions publiques municipales et l’hétérogénéité idéologique des élu·e·s pourraient sérieusement miner le potentiel transformateur de la nouvelle mairie. Cela dit, même si Projet Montréal n’est pas un parti explicitement orienté vers la transformation sociale et la démocratie radicale, ce « vent de changement » ouvre une fenêtre d’opportunité pour l’approfondissement du processus de politisation, à condition bien sûr que les mouvements sociaux se réveillent, car les milieux des affaires, les forces conservatrices et les partisans du statu quo vont tout faire en leur pouvoir pour que rien ne change. Si nous voulons que Montréal devienne une « mairie du changement » ou une « ville rebelle » pavant la voie d’une transformation démocratique plus large, il faudra nous organiser nous-mêmes dans nos quartiers et à plus large échelle afin de développer une « tension créatrice » entre l’intérieur et l’extérieur des institutions locales.

Cela signifie deux choses. D’une part, la « gauche extra- parlementaire » devra jouer le rôle de « chien de garde » afin de critiquer, dénoncer, voire contester par divers types d’action collective les reculs de la nouvelle mairie si elle contrevient à son programme ou prend des décisions qui nuisent directement à la justice sociale. Néanmoins, la seule fonction de contre-pouvoir est insuffisante. Pour une des rares fois de son histoire, la gauche doit aussi apprendre à devenir un « chien guide », c’est-à-dire exercer une fonction de lobbying actif afin d’influencer les élu·e·s, fonctionnaires, projets de règlements et d’autres politiques publiques qui pourraient avoir une incidence importante sur l’égalité et les conditions d’existence des gens. Par exemple, si Projet Montréal promet de « favoriser le développement des nouvelles formes d’économie alternative et solidaire » ou des « budgets participatifs », il ne dit pas comment. Afin que de tels engagements ne restent pas lettre morte ou des coquilles vides, il faut que la gauche sociale, les intellectuel·le·s, les groupes communautaires et d’autres mouvements sociaux développent des projets applicables et des moyens opérationnels pour mettre en œuvre une transformation effective des institutions. Sans cela, la gauche aura démontré qu’elle est surtout bonne pour juger moralement et critiquer, mais qu’elle est beaucoup moins efficace quand vient le temps de réaliser concrètement son projet de société.

Ailleurs au Québec

Par ailleurs, si toute l’attention médiatique et les analyses politiques des dernières élections municipales se sont surtout concentrées autour de Montréal, il ne faut pas oublier le reste du Québec où plusieurs progressistes ont été élu·e·s. Par exemple, Xavier-Antoine Lalande, jeune élu de Saint-Colomban, dans les Laurentides, a reçu le titre de « personnalité élue » de l’année par la Ligue d’action civique pour avoir gagné un procès à la Cour supérieure du Québec contre le maire, condamné pour diffamation. Avec son parti Ensemble Saint-Colomban, il a gagné cinq des six sièges du conseil municipal avec un programme axé sur la gestion ouverte, la participation citoyenne et un programme de développement économique solidaire et écologique. Il ne faut pas oublier non plus la grande victoire de Josée Néron, qui succède au long règne du maire réactionnaire Jean Tremblay à Saguenay. Il y a également de nombreuses victoires d’élu·e·s locaux progressistes qu’il reste à répertorier, comme Philôme La France, nouveau maire de Petit-Saguenay ; Doreen Assad, mathématicienne de formation, mairesse de Brossard ; l’équipe complète du Renouveau Prévostois ; la militante de solidarité rurale Claire Bolduc, élue à la préfecture du Témiscamingue ; ou encore Julie Lemieux, la première femme trans élue au Canada, qui est devenu la mairesse de Très-Saint-Rédempteur, en Montérégie.

L’élection municipale de 2017 signale ainsi un certain « changement de garde » au sein de la classe politique, bien que la plupart des vieux élus, notables locaux et maires populistes comme Régis Labeaume ont conservé leur poste. Il n’y a donc pas eu une véritable percée de la gauche municipale à l’échelle du Québec, à l’instar du parti progressiste Sherbrooke citoyen (composé de plusieurs candidatures issues de Québec solidaire et d’Option nationale) qui n’a réussi à élire qu’une seule conseillère municipale, Évelyne Beaudin.

Vision et organisation

Ces résultats indiquent deux choses : 1) la gauche politique québécoise n’est pas organisée de façon sérieuse à l’échelle municipale, se concentrant plutôt sur Québec solidaire en vue d’une éventuelle prise de pouvoir à l’Assemblée nationale ; 2) la gauche extra- parlementaire n’a pas développé de stratégie cohérente à l’échelle locale au-delà des manifestations, actions directes contre les signes d’embourgeoisement et projets collectifs autonomes qui n’ont guère d’incidence sur le fonctionnement des institutions municipales.

Autrement dit, s’il y a une certaine prise de conscience vis-à-vis les possibilités d’actions collectives, d’initiatives citoyennes et de réformes radicales au niveau local, il n’y a pas encore une réelle « traduction politique » de cette volonté de changement. D’où l’importance de développer une vision et, surtout, une organisation capable de mettre en œuvre un changement radical dans les diverses municipalités du Québec.

La grande question est donc de savoir comment la gauche peut développer un « front municipal » en vue des prochaines élections de 2021. Celui-ci doit-il prendre la forme d’un engagement plus direct de la gauche solidaire au niveau local, la création de plateformes citoyennes et de coalitions ad hoc autonomes à la manière des mairies rebelles espagnoles, ou encore la création d’un nouveau parti anticapitaliste, municipaliste et fondé sur les principes de démocratie directe comme la Candidatura d’Unitat Popular en Catalogne ?

Il n’y a pas de réponse unique et évidente à cette question, mais il y a un grand chantier à défricher afin d’élargir la brèche créée par la victoire de Valérie Plante et d’autres candidatures progressistes à travers le Québec. Comme l’a souligné Pierre Vadeboncoeur lors de son discours du congrès fondateur du Front d’action politique (FRAP) en 1969 : « La démocratie, c’est d’abord, c’est essentiellement le peuple solidement organisé, le peuple organisé par lui-même, qui envoie ses propres délégués à lui, non pas pour le “gouverner”, mais pour exécuter ce qu’il décide. »

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