Voeu féministe pour 2018

No 73 - février / mars 2018

Regards féministes

Voeu féministe pour 2018

J’écris cette chronique au lendemain des vacances de Noël et de la cérémonie des Golden Globes, remise de prix par la Hollywood Foreign Press Association aux productions cinématographiques et télévisuelles de l’année qui vient de se terminer.

J’écris cette chronique après quelques jours passés devant des films et des téléséries, vus ou revus pendant les jours de congé : Three Bilboards Outside Ebbing, Missouri, The Handmaid’s Tale, Big Little Lies… Je l’écris une semaine après le Nouvel An et les vœux d’usage, ceux écrits et scellés dans une enveloppe par ma fille de 15 ans qui l’ouvrira dans douze mois pour vérifier, à la veille de 2019, si on y sera parvenu.

Je déteste faire des vœux. En fait, je n’y arrive jamais. Une amie m’a demandé, hier, ce que je me souhaitais pour l’année qui commence, et j’ai répondu : « Rien. Je ne me souhaite rien. » On venait de discuter de féminisme, elle parlait des dictats auxquels on devrait résister et je lui disais qu’à mon avis, se demander si on doit cesser de se teindre les cheveux pour cacher le gris et se sentir coupable de ne pas y arriver, c’est faire fausse route. C’est suivre la voie d’évitement qui nous ramène à des considérations esthétiques, pour nous accuser ensuite de nombrilisme et de narcissisme, plutôt que de regarder un peu plus loin devant et de voir en face ce qui est autrement plus inquiétant : la mise en péril, réelle, de la sécurité et de la santé, cette taxe rose souvent invisible qu’on paye de notre vie.

Hier soir, visionner la remise des Golden Globes, c’était se trouver devant des actrices vêtues de noir et arborant l’insigne #TimesUp, du nom d’un fonds créé par un groupe d’actrices, agentes, auteures, réalisatrices, productrices et administratrices hollywoodiennes pour appuyer et venir en aide à des victimes, moins privilégiées qu’elles, de violences à caractère sexuel en milieu de travail. Ce fonds a pour but de les aider financièrement dans le cadre de poursuites et de travailler à mettre en place une loi qui pénaliserait des compagnies tolérant le harcèlement sexuel ou dissuadant les victimes de le dénoncer, ainsi qu’à instaurer la parité au sein des studios et des agences. On me dira que c’est Hollywood et que ces actrices seront toujours extraordinaires par rapport à l’ensemble de la population. Reste que ce discours, féministe, anti-sexiste, contre les violences sexuelles et les discriminations et pour l’égalité et la diversité, représentera toujours (c’est-à-dire tant que les choses n’auront pas changé radicalement) une prise de risque. Et c’est ce discours-là qui aura fait écho tout au long de la soirée et qui aura été transmis sur des millions d’écrans à travers le monde.

Oui, c’est Hollywood et, oui, on vit dans un monde de l’image, dans une société du spectacle, pour le meilleur et pour le pire – le meilleur de Hollywood se trouvant aux Golden Globes avec la partie restante du pire, celle qui n’a pas (encore) été évacuée et qui se trouve assise à la table, en silence… Et c’est là une des questions que le mouvement #MeToo de l’automne dernier a soulevées, comme à toutes les fois que le harcèlement et l’agression sexuels se retrouvent mis à l’ordre du jour et dénoncés sur la place publique, portés collectivement, à travers le monde, par des millions de victimes. Qui parle et qui garde le silence ? Qui peut parler et qui est forcé de garder le silence ? Qui prend le risque de parler et qui fait le choix de ne rien dire ? Et qui, aussi, fait le choix de ne rien vouloir entendre ? Les films et les téléséries visionnés pendant les vacances, et primés aux Golden Globes, ont à voir avec ce qui n’est pas ou ne doit pas être nommé, et dès lors entendu et écouté… Ils ont à voir avec la force destructrice du silence. Les immenses panneaux d’affichage loués par la mère d’une fille violée et assassinée, dans Three Bilboards Outside Ebbing, Missouri, viennent crier son indignation et son deuil – son deuil indigné où elle devient la mère de toutes les filles assassinées. Les femmes ennemies-amies de Big Little Lies finissent par se rallier autour du monstre qu’elles ont mis à mort, et celles de The Handmaid’s Tale en viennent à se révolter contre l’instance qui les enjoint à se dénoncer et à se mettre à mort entre elles. On dira ce qu’on voudra, mais ces œuvres, qui toutes mettent en scène des femmes dont les paroles sont mesurées, calculées, tenues à un minimum dans un environnement où on préférerait qu’elles ne disent rien, ces œuvres mises en exergue par une remise de prix appellent non seulement une sortie du mutisme, mais un refus de la surdité. Non seulement qu’on puisse parler, mais qu’on soit enfin écoutées. Ce qui signifie aussi qu’il faut que la personne en face ait le courage de cesser de faire du bruit…

Au fond, si j’avais un vœu à formuler, c’est peut-être celui-ci : que le bruit se calme, le bruit de ceux qui s’ébrouent de toutes leurs forces comme s’ils étaient attaqués. Le bruit de ceux qui, tout simplement, font du bruit pour enterrer nos voix et nous faire taire. En anglais, on dit backlash pour nommer le retour de bâton ou de manivelle à la suite d’un mouvement, cette réaction qui est un contrecoup, à la manière d’un aller-retour reçu en réponse à une gifle. Mais le féminisme n’est pas une gifle. Ce n’est pas une agression. C’est une demande, une interpellation, à l’image des panneaux d’affichage dans Three Billboards Outside Ebbing, Missouri, mais ce n’est pas une violence. À moins que ne soient violents des mots qui dénoncent l’inégalité. À moins que ne soient violents des mots qui nomment la violence. Et si c’est le cas, si ces mots-là sont véritablement violents, ce n’est pas parce qu’ils se veulent blessants, ce n’est pas parce qu’ils consistent en une agression. C’est parce que, justement, ils placent l’agression dans l’oreille de l’autre. Ils lui disent : « Écoute, depuis tout le temps, tu occupes cette place dans ce monde, et tu la gardes pour toi. Tu la défends au prix de ma santé et de ma sécurité, tu es prêt à tout pour la conserver, tu peux aller jusqu’à me tuer pour la garder, et ce que je te demande, c’est que ça cesse, pour pouvoir vivre non pas à ta place, mais avec toi, à côté ou en face, pour que je puisse vivre moi aussi. »

Voilà ce que dit la voix féministe. Et mon vœu, si je devais en formuler un, même illusoire, même à retrouver dans une enveloppe, dans une année, avec la preuve qu’il n’aura été qu’un vœu pieu, serait celui-ci : « Cessez de détourner nos mots, de citer des phrases qu’on n’a pas prononcées. Cessez de voir de la haine quand nous n’en ressentons pas. Cessez de faire miroiter une violence que nous n’exprimons pas. Parce que nous faisons une chose toute simple : nous vous appelons. Ce que nous demandons, c’est que vous nous entendiez. »

Thèmes de recherche Cinéma, Arts et culture, Féminisme
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