Le communautaire en grève !

No 73 - février / mars 2018

Observatoire des luttes

Le communautaire en grève !

Le 7 février, les organismes communautaires étaient en grève. Cette journée a marqué le début d’une intensification des mobilisations du milieu communautaire qui se poursuivront jusqu’au dépôt du budget provincial à la fin mars. Pour mieux comprendre leurs revendications et leurs stratégies, À bâbord ! s’est entretenue avec deux délégué·e·s du Front régional de l’action communautaire autonome (FRACA).

D’emblée, Mathieu Francoeur, du Mouvement des personnes handicapées pour l’accès aux services (PHAS), explique que leurs revendications « demeurent les mêmes depuis les dernières années, si ce n’est que la situation s’est grandement détériorée ». À bout de souffle, le milieu communautaire demande un rehaussement de son financement à la mission, lui garantissant son autonomie et l’espace nécessaire pour expérimenter des pratiques d’intervention alternatives. Contrairement aux autres types de financement, celui octroyé à la mission peut être utilisé selon les priorités établies par l’organisme récipiendaire, et non selon des axes prédéterminés par les bailleurs de fonds.

Or, le financement par projet (souvent non récurrent) ou par entente de services (exigeant une reddition de compte importante et dont les axes d’intervention sont prédéfinis) prend toujours plus de place dans les budgets des organismes, mettant à mal l’autonomie des groupes. Dans tous les cas, les financements octroyés sont insuffisants.

Combattre le désinvestissement

Les organismes doivent répondre à des commandes précises et deviennent, bien malgré eux, des sous-traitants d’un État qui en profite pour se décharger de ses responsabilités sociales. En mode survie, plusieurs organismes n’ont d’autres choix que de répondre à ces demandes pour continuer d’exister. Il s’ensuit que les volets de transformations sociales et de mobilisations citoyennes de l’action communautaire autonome sont relégués en arrière-plan. C’est la capacité de toute la société à se mobiliser et à critiquer ses institutions qui est mise à mal par ce sous-financement chronique de l’action communautaire. D’autant plus que les groupes notent une augmentation significative de demandes d’aide en cette ère de compressions tous azimuts, directement imputable aux politiques d’austérité mises en place par les gouvernements successifs des vingt dernières années, qu’ils soient libéraux ou péquistes. De plus en plus de personnes se retrouvent isolées et sans ressources. Les organismes communautaires sont le dernier rempart du tissu social, mais ils ne suffissent plus à la tâche. C’est pour cette raison que cette grève porte aussi sur l’investissement dans les services étatiques, car ce sont d’abord les participant·e·s des groupes communautaires qui souffrent de la perte d’accessibilité aux services.

Les organismes en ont assez de quémander des miettes pour survivre et de constater la dégradation rapide des conditions de vie des populations marginalisées qu’ils accompagnent. Selon les derniers chiffres recensés par les regroupements nationaux, c’est 475 millions de dollars qui manquent pour assurer un financement adéquat des 4000 groupes d’action communautaire autonome. Dans les dernières années, on a vu plusieurs groupes contraints de fermer leur porte par manque de financement. On ne compte plus les organismes qui doivent suspendre leurs activités pour des fermetures estivales.

La grève comme moyen de pression

L’utilisation de la grève comme moyen de pression est relativement nouvelle pour le milieu communautaire : la première interruption de service, de deux jours, s’est tenue au mois de novembre 2015. Comme l’indique Nancy Harvey, du Regroupement des organismes communautaires famille de Montréal (ROCFM) : « On a essayé différentes stratégies depuis les dernières années, avec des résultats mitigés. Donc, un moment donné, on va en essayer d’autres et on s’inspire de ce qui a marché. » De fait, les deux délégué·e·s relient l’introduction de cette stratégie dans le milieu communautaire à la forte influence de la grève étudiante de 2012. Selon Mme Harvey, « il y a un changement de garde qui se fait dans le milieu communautaire. Il y a des plus jeunes qui arrivent et il y en a beaucoup qui viennent du milieu étudiant, donc ça influence les stratégies employées. » D’ailleurs, des votes de grève se sont tenus dans l’ensemble des régions du Québec pour prolonger celle-ci. La proposition faite aux groupes était une grève rotative qui se serait étendue jusqu’au dépôt du budget, et même après, si les revendications du communautaire n’étaient pas entendues. Bien que le palier de 1000 groupes ayant un mandat de grève n’ait pas été atteint, l’idée de grève illimitée fait son chemin dans le milieu.

Or, la grève du communautaire, bien qu’elle s’inspire des luttes étudiantes et syndicales, reste à définir, car le milieu ne partage pas les mêmes réalités que ces autres mouvements. « Ce n’est pas encore clair ce que ça veut dire, la grève du communautaire. C’est encore en construction. L’idée, c’est d’avoir un mouvement de protestation et de perturbation pour augmenter le rapport de force. Il n’y a pas vraiment d’historique de grève générale et il n’y a pas non plus d’historique de campagne unitaire dans le communautaire. On le bâtit à mesure », explique Nancy Harvey. Une différence majeure avec les expériences de grèves syndicales réside dans le fait que le mouvement communautaire ne se place pas en rapport de force avec leur employeur, les conseils d’administration, mais avec son bailleur de fonds, l’État. Il est pris en considération que des mobilisations pour le rehaussement du financement et le respect de l’autonomie font partie de la mission de transformation sociale des organismes. En ce sens, les travailleurs et travailleuses feraient grève avec l’accord de leur conseil d’administration, dans l’optique de se dégager du temps pour s’organiser collectivement avec leurs participant·e·s. De plus, contrairement aux mouvements étudiant et syndical, plusieurs organismes ne peuvent interrompre complètement certains services, car le bien-être des personnes qui les utilisent en dépend.

Il reste donc à inventer collectivement ce que veut dire la « grève du communautaire ». Toutefois, selon les deux délégué·e·s du FRACA, les actions qui prendront place dans les prochains mois témoignent de la volonté des gens d’intensifier les moyens de pression. Les groupes de base ont énoncé leur volonté, dans toutes les régions du Québec, de dépasser les mobilisations ponctuelles et de garder une pression constante sur le gouvernement. De plus, ceux-ci souhaitent construire un mouvement porté par la base avec des actions organisées localement et régionalement.

D’ailleurs, la campagne Engagez-vous !, dans laquelle se sont regroupés les organismes pour faire valoir leurs revendications, était aussi une demande de la base visant à élargir les luttes des organismes en santé et services sociaux pour englober tous les secteurs communautaires [1]. « En termes de masse critique, il faut des moyens pour augmenter le rapport de force, avec une campagne unitaire où tout le monde est là, et non pas séparé par ministères. Les campagnes sectorielles n’ont pas marché. Ça allait de soi d’élargir la lutte pour qu’on soit plus fort. Maintenant, c’est d’aller plus loin tous ensemble », affirme Mathieu Francoeur.

Ainsi, les groupes ont interrompu leurs activités régulières le 7 février pour organiser des actions et des manifestations partout au Québec. Ces mobilisations se poursuivront jusqu’en mars. Si leurs revendications ne sont toujours pas prises en compte dans les plans budgétaires de l’État, les groupes pourraient relancer cette idée de grève générale illimitée. Qui sait jusqu’où cette mobilisation les portera !


[1Lire Valérie Beauchamp, « Le communautaire contre-attaque », À bâbord !, no 68, février-mars 2017. Disponible en ligne.

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