Dossier : Bibliothèques. Enjeux (...)

Dossier : Bibliothèques. Enjeux et mutations

On n’a pas tous les livres, mais on n’en a que des bons

Peur sur la ville ! Une bibliothèque anarchiste a pignon sur rue au cœur du centre-ville de Montréal, juste au-dessus de la librairie L’Insoumise, sur le boulevard St-Laurent, entre Ontario et Sherbrooke. À une portée de crachat du glorieux Quartier des spectacles et tout juste à côté du « marchand de bonheur » qu’est Juste pour rire.

Il faut monter un étroit escalier noir, puis pousser, au troisième étage, une porte rouge recouverte d’affiches pas racontables et nous voici dans la bibliothèque DIRA. Le A, c’est pour anarchiste. Le reste pour documentation, information et références.

La salle doit faire un centième de la superficie de la Grande Bibliothèque. Une grande chambre double tout au plus. Pas grave. Les livres, brochures, zines et archives d’utilité publique y sont d’autant plus concentrés et en meilleure compagnie.

Pensez que les bibliothèques de Montréal proposent à l’emprunt des livres d’Éric Duhaime ou de Mathieu Bock-Côté ! Ces égarements ne sauraient arriver ici. Même Laure Waridel n’a pas sa place sur les étagères de DIRA – ou alors dans la section « humour ». L’exiguïté des lieux se prête naturellement à une politique de collection bien pensée et au service de deux engagements : diffuser les idées anarchistes et diffuser les idées qui sont d’intérêt pour la communauté anarchiste et le grand public. Ou bien, rappeler l’histoire de l’anarchisme parce qu’on ne part jamais de rien ; documenter son présent, parce qu’il se passe des choses ici et maintenant ; élargir la perspective, parce qu’il reste des choses à faire, et de plus en plus.

La bibliothèque regroupe des ouvrages portant sur le féminisme, l’écologie, l’antiracisme, les luttes de classes, les luttes autochtones et de genre, mais aussi la philosophie, le syndicalisme, l’économie. Une grande part de la collection est réservée à l’imaginaire et à la littérature. George Orwell côtoie Kurt Vonnegut et Judith Butler, qui côtoient Bakounine, Louise Michel et Murray Bookchin, qui voisinent quant à eux un zine anonyme (mais passionnant) sur l’aliénation technologique, pas loin d’une biographie de Madeleine Parent et d’un recueil de chansons libertaires datant de la guerre d’Espagne... C’est là l’intérêt d’un petit espace comme celui de DIRA. La navigation entre les ouvrages est invitante, propice au papillonnage et à la découverte. Vous repartez avec ce que vous cherchiez, même si vous ne le saviez pas en arrivant.

Et, croyez-le ou non, la collection est gérée de façon relativement sérieuse par une équipe de bénévoles à l’aide d’un authentique SIGB (système intégré de gestion de bibliothèque). Une concession au dogme de l’efficacité.
Pour briller en soirée, sachez que DIRA existe depuis 2003 (15 ans en 2018 !). La bibliothèque vit grâce à des dons, ne dépend d’aucun parti politique ni d’aucune subvention municipale, provinciale ou fédérale. Et les emprunts sont gratuits. Tout le monde est accepté·e. Le collectif accueille et organise des soirées thématiques, comme des cabarets ou des projections, en collaboration avec la librairie L’Insoumise (anarchiste elle aussi). La collection, quant à elle, est mise à jour grâce à des dons faits par des personnes (vous ?) et par des maisons d’édition sympathiques (comme Lux, Écosociété, Kersplebedeb, AK Press) qui ont reconnu l’engagement de DIRA envers l’éducation populaire, libre et accessible.

Au regard des temps présents, la bibliothèque est loin d’avoir fini sa mission.

Vous avez remarqué ? À aucun moment nous ne donnons de définition claire de l’anarchisme dans cet article. Nous ne rappelons pas sa vie, son œuvre, la mémoire des grands barbus (Bakounine, Kropotkine, Malatesta, etc.), ni celle des militantes comme Voltairine de Cleyre ou Emma Goldman ; en quoi il se distingue des systèmes autoritaires communistes ou maoïstes, et des pratiques électoralistes de gauche comme celles de Québec solidaire, Syriza en Grèce ou le Front de gauche en France. Non non non, rien de tout ça.

Tout au plus, on peut affirmer que l’on n’aime pas la police, l’État, les nations, le capitalisme, l’autorité et les oppressions de toutes sortes. Et que l’on aime la liberté, la solidarité, l’autogestion. Nous ne prônons pas la violence idiote ou lâche, mais savons reconnaître celle qui nous libère. Nous inspirons, nous proposons, parfois nous attaquons.

Et nous aimons lire.

Rendu là, pour vous faire une idée plus précise, le mieux est d’aller au 2035 boul. St-Laurent, à Montréal, de monter l’étroit escalier noir et de pousser la porte rouge recouverte d’affiches.

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