La Meute. Propagande de guerre

No 73 - février / mars 2018

Société

La Meute. Propagande de guerre

Qu’est-ce que La Meute ? Tentons ici un portrait-robot de cette organisation emblématique de l’extrême droite québécoise, à travers l’examen attentif de ses origines, son discours, sa structure, sa composition et son fonctionnement. Un examen qui suppose de déceler correctement les liens entre actualité nationale et politique internationale.

Ce n’est pas un hasard si le plus important groupe québécois d’extrême droite fut fondé par d’ex-militaires des Forces armées canadiennes, ayant baigné, des années durant, dans la propagande de l’ère post-11 septembre 2001. La Meute peut être conçue comme un dommage collatéral des guerres au Moyen-Orient qui, au fil des campagnes de propagande instillant l’islamophobie, ont conduit ses fondateurs à transposer au Québec des luttes au « djihadisme » menées ailleurs. L’islamophobe accompli·e se représente les musulman·e·s comme étant l’altérité absolue : des êtres sans moralité, barbares, brutaux, inconciliables avec la civilisation – bref, des ennemis.

Cette islamophobie rampante, ayant pris son envol depuis les attentats du 11 septembre 2001, fut notamment instrumentalisée à des fins de propagande de guerre par nos élites occidentales. Guerres et interventions en Afghanistan, en Irak, en Afrique du Nord, en Syrie… La diabolisation des arabo-musulman·e·s ne cesse d’avoir son utilité sur le plan de la politique étrangère, en nourrissant une industrie de la peur fort lucrative pour le complexe militaro-industriel et sécuritaire, en facilitant l’ingérence dans des pays souverains.

Fondation de La Meute

Lors d’une entrevue accordée à André Pitre, Patrick Beaudry, le cofondateur de La Meute, estime que leur expérience militaire octroie aux géniteurs de La Meute une certaine supériorité de vue que ne possède pas le commun des mortels : « Suite à des événements en Europe et à la montée en puissance de Daesh […] on se demande ce qu’on pourrait bien faire […] On veut sauver le monde ! On élabore le projet de Meute qui était vraiment de réveiller les gens, les éduquer, parce que l’on se rend compte que ce qui se dit dans les grands médias n’est pas la réalité que nous on a connue. On est allé se péter la gueule à différentes places dans le monde […], on est des militaires, je pense qu’il n’y en a même pas un qui n’était pas militaire dans la gang. »

La « cause » mise de l’avant par l’organisation naissante sera donc de protéger la nation contre la soi-disant islamisation de nos terres. Leur site web met en garde contre l’islam radical qui menacerait « l’avenir de nos enfants » et des cours d’auto- défense sont offerts aux femmes souhaitant se prémunir contre d’éventuelles agressions sexuelles de la part de migrants.

Des réseaux sociaux au monde réel

Bien que la formation d’extrême droite ait tout d’abord été dirigée par d’ex- militaires rêvant de luttes à l’islamisme, il faut garder en tête que, depuis sa création en octobre 2015, il s’agit essentiellement d’un simple groupe Facebook. Des milliers d’internautes se sont joint·e·s à l’aventure en un seul clic, donnant ainsi l’impression d’une croissance fulgurante ; aucune cotisation ou carte de membre n’étant requise.

Les chefs ont imposé une structure hiérarchisée de type militaire, qui fonctionne sous la forme d’une chaîne de commandement : les ordres ne se discutent pas. Une classe de « Gardes » fut ainsi instituée pour relayer les ordres du Conseil (l’exécutif) et surtout pour garantir la modération de leurs pages Facebook. Les principaux chefs ne sont pas élus par les membres, ils sont plutôt répartis selon leur rôle dans l’administration de « La Meute inc. », qui fut au départ un OSBL. En l’absence de mécanismes démocratiques, les chefs se trouvent démis par l’entremise de putschs internes, qui surviennent sporadiquement.

En 2015 et 2016, des rencontres ont eu lieu entre chefs et hauts militants afin de coordonner le mouvement. Mais ce n’est qu’en 2017 que la formation s’est sérieusement attelée à prendre d’assaut le monde réel, lors de trois manifestations marquantes : celles du 4 mars contre la motion 103 qui condamnait l’islamo- phobie, mais sans pouvoir juridique contraignant ; celle du 20 août contre l’immigration dite, à tort, « illégale » ; puis celle du 25 novembre contre la Commission sur le racisme systémique.

Parallèlement à ces manifestations, la formation haineuse s’est bien sûr immiscée dans de multiples événements locaux, multipliant les petits coups d’éclat, en s’impliquant notamment dans une campagne opposée à un projet de cimetière musulman à Saint-Apollinaire.

La nouvelle direction de La Meute

Depuis l’arrivée au pouvoir du président Trump, les islamophobes d’Amérique du Nord se montrent de plus en plus décomplexé·e·s. C’est dans cette veine que les différentes formations proto- et néo- fascistes québécoises n’hésitent plus à afficher leurs « valeurs » dans l’espace public. Le grand manitou actuel des Meutonnes et Meutons est un dénommé Sylvain « Maikan » Brouillette, dont le principal atout repose sur sa propension à vouloir contrôler l’image de l’organisation, de sorte qu’elle puisse paraître socialement acceptable. M. Brouillette avait auparavant façonné ses talents de porte-parole en tant que propriétaire de sa société Autodesign, à Saint-Agapit, et en organisant des courses amatrices de Nascar.

Si La Meute prétend se battre pour la liberté d’expression, M. Brouillette impose en fait la fermeture de la section commentaires sur leur groupe public et muselle ses membres lors des manifestations, allant jusqu’à interdire l’usage de pancartes personnelles. Il tient à ce que les slogans racistes ne soient pas entendus… La Meute paraît donc « disciplinée », alors que sa nature islamophobe ne fait pourtant aucun doute lorsque les langues se délient. Le paraître est toutefois essentiel à sa survivance en contexte québécois, ce pourquoi bien des médias se laissent berner.

Le 20 août dernier à Québec s’est opéré un important tournant dans la courte histoire de l’organisation : l’intervention de militant·e·s antifascistes a forcé la troupe meutonne à se cantonner dans un stationnement durant tout l’après-midi. Quelques manifestant·e·s anti-immigration ont d’ailleurs été pris à partie physiquement. À la suite de cette journée éprouvante, La Meute a développé une véritable peur bleue des « antifas », qui ont cherché à les « recomplexer ». Pour surmonter sa peur, La Meute allait désormais tisser des alliances avec nombre de formations d’extrême droite rivales telles la Storm Alliance, Atalante, les Soldiers of Odin, III% et le Front patriotique du Québec. Toutes ensemble pour affronter le nouvel ennemi juré, « l’Antifa ».

Si cette crainte obsessive des anti-fascistes semble avoir donné un certain répit aux minorités racisées, confessionnelles et immigrantes, les groupes xénophobes poursuivent de plus belle leur démarche belliqueuse sur les médias sociaux. À titre d’exemple, La Meute et la Storm Alliance ont rapidement bondi sur une « fake news » de TVA Nouvelles pour annoncer une manifestation le 15 décembre dernier afin de troubler la période de prières dans des mosquées de Côte-des-Neiges, à Montréal. L’affaire fut heureusement démontée peu avant le rassemblement.

Le vrai nombre de La Meute

La Meute est une organisation en perpétuelle reconstruction. Les chefs changent, la base est aussi en constante mutation. Dans cet appareil hiérarchisé, seules les personnes au sommet peuvent engranger quelques dollars – tirés des dons en argent et de la vente de produits dérivés – et jouir de leur poste de pouvoir. Les dirigeants profitent d’un prestige et d’une autorité assimilables aux gourous de secte.

Les membres à exploiter peuvent se chiffrer à quelques milliers, alors que la formation ne compterait en fait qu’environ 400 véritables militant·e·s. Ils ne sont donc pas 60000 comme le prétend le porte- parole, mais à peine quelques centaines. Les autres sont soit des partisans plus passifs, soit des personnes curieuses ou qui ont été ajoutées au groupe secret à leur insu.

Affaiblie par les crises internes qui l’affligent au fil des mois, La Meute trouve toujours le moyen de rebondir pour mettre de l’avant cette « cause » qui lui est si chère. Laquelle ? Elle s’est persuadée que les 3% de personnes de confession musulmane vivant au Québec représentent la plus grande menace de notre siècle. Que cette communauté minoritaire, ayant peu de poids économique ou politique et étant peu portée au prosélytisme, dominerait le Canada d’ici peu, de sorte que la charia se verrait appliquée d’un océan à l’autre.

Décidément, la nouvelle propagande de guerre initiée dans la foulée des attentats du World Trade Center, ciblant l’« islamisme radical », continue de résonner et de s’amplifier tout autant dans la sphère publique que privée – nos politiciens étant eux aussi fort prompts à s’engouffrer dans les débats identitaires. Les guerres au terrorisme ont généré plus de terrorisme. Elles ont généré l’État islamique, puis leurs croisés d’extrême droite, dont La Meute s’avère un exemple patent. Quand prendra fin ce cycle haineux ?

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