Nationalisme et religiosités

No 69 - avril / mai 2017

Le Québec à l’ère Trump

Nationalisme et religiosités

Depuis janvier dernier, une série d’événements, dont un attentat meurtrier et une alerte à la bombe, ont ranimé les tensions entre les communautés musulmanes et les Québécoises et Québécois dits « de souche ».

À l’Hôpital Saint-Sacrement de Québec, un crucifix a été enlevé à cause d’une plainte et remis quelques jours plus tard, à la suite de pressions, voire de menaces, de la part de différents groupes catholiques et d’extrême droite, soutenus par des personnalités publiques comme Éric Duhaime et Bernard Drainville. Plus récemment, le 4 mars, des « marches pour la liberté » ont été organisées simultanément à travers plusieurs villes du Canada par le groupe Canadian Coalition of Concerned Citizen, qui se sert de notions populistes comme la liberté d’expression pour, dans les faits, diffuser un message ambigu, plein d’amalgames et de raccourcis, sur l’islam et les musulman·e·s. Cette manifestation, sous couvert de liberté d’expression, est en fait co-organisée au Québec par les groupes d’extrême droite en recrudescence depuis quelques mois. Une contre-manifestation était organisée par des groupes antifascistes qui, malgré une belle résistance, se sont avérés incapables de les empêcher de prendre la rue.

Tous ces événements montrent une montée inquiétante de l’extrême droite au Québec, montée confirmée par la hausse des plaintes des communautés musulmanes et des actes islamophobes. Ainsi, d’après Herman Deparice-Okomba, directeur du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence, il existe au Québec entre 20 et 25 groupes identifiés d’extrême droite, ce qui en fait la province canadienne qui en compte le plus. Parmi ces groupes, Atalante Québec, qui a multiplié les tentatives de recrutement dans les collèges de Sainte-Foy et de Limoilou dernièrement ainsi qu’à l’Université Laval ; les soldats d’Odin, groupe paramilitaire qui est en étroite collaboration avec la LDJ (Ligue de défense juive), un groupe néo-sioniste ultra violent et classé comme terroriste dans plusieurs pays ; les Insoumis, une organisation dont plusieurs personnes s’affichent ouvertement racistes et dont un membre a déjà été condamné pour actes islamophobes à Sherbrooke ; enfin La Meute, un groupe géré par d’anciens militaires qui se pensent au temps des croisades et qui réussit à attirer, par son mode d’organisation et son concept de patte de loup, beaucoup de « monsieur et madame Tout-le-Monde », cette majorité silencieuse qui crie finalement beaucoup, aveuglée par un discours faussement rassembleur.

Tous ces groupes ne représentent pas le même danger et beaucoup de personnes mal informées, des nationalistes frustrés se retrouvent embarqués dans leurs événements, un peu dépassés par la situation.

Cependant, ces groupes ne semblent plus être des « paradeurs folkloriques » non plus, pour reprendre les termes d’un chroniqueur populaire. Il est difficile de nier que depuis le trop fameux épisode de la Charte des valeurs québécoise, le climat s’est tendu au Québec, une parole raciste semble s’être à la fois décomplexée sur les réseaux sociaux et normalisée dans les médias.

La laïcité comme religion nationale

On peut commencer par formuler l’hypothèse suivante : le Québec souffre d’une triple blessure narcissique : la première étant la perte, de façon dramatique, du second référendum en 1995, perte qui fut mise immédiatement sur le dos du vote ethnique par Jacques Parizeau. Cette blessure fut sans doute la plus violente et la plus terrible pour l’ego nationaliste dont le rêve prenait fin. La seconde fut la perte de la position de victime du colonialisme pour incarner peu à peu le colon raciste. En effet, depuis quelques années se développe au Québec une pensée postcoloniale qui casse le mythe du Québécois de souche au sang amérindien et autant victime que d’autres minorités. Enfin, troisième blessure, la supposée perte de la virilité masculine, à cause du féminisme, des revendications des groupes LGBTQ et des études sur le genre dont la déconstruction des matrices de virilité ont proposé des hypothèses pour sortir d’un antagonisme de classe et développer une complexité de réseaux de dominations multiples, dont les trois principaux seraient la race, le sexe et la classe, selon les études intersectionnelles. Cette complexification du monde et des rapports sociaux a participé à la perte de sens et au flou identitaire, déjà bien entamés par le déclin des religions. Mais était-ce vraiment un déclin ?

La période de la modernité fut considérée par quelques auteur·e·s, dont le sociologue Max Weber, comme une désacralisation du monde. Les religions étaient refoulées hors de l’État et hors de nos vies. Le Québec n’y a pas échappé, avec la Révolution tranquille qui a bouté les curés hors des institutions. Voilà pour la version idéale. Mais la réalité fut tout autre. D’une part, au Québec, ce furent les curés eux-mêmes qui décidèrent de se bouter eux-mêmes hors de l’État (et très lentement) pour revenir à des affaires plus spirituelles. D’autre part, il s’est plutôt opéré un déplacement des religions monistes vers des religiosités multiples et des bricolages identitaires. Les nouvelles formes de transcendance, les religions civiles, séculières, implicites ou invisibles se sont déplacées dans le sport ou les arts, mais aussi dans la politique avec des formes de mystiques nationales, de mystiques capitalistes ou de mystique libérales.

Ainsi, la nation a été construite comme le prolongement du corps du roi, et comme le roi, la nation est sacralisée. L’État s’est toujours servi de son imaginaire national pour construire une identité forte et antagoniste. Et réciproquement, le nationalisme identitaire se sert dorénavant de l’État comme d’une nouvelle religion.

En effet, pendant l’épisode de la Charte, des publicités placardées dans le métro affirmaient de façon pompeuse le caractère sacré de la neutralité de l’État. L’État devient sacré, ses représentant·e·s en deviennent les prêtres. Nous vivons une drôle d’inversion, dans laquelle une laïcité dite falsifiée devient une religion d’État, représentant l’unité, le grand Un. Le profane, qui est multiple, se réapproprie des symboles religieux, comme le voile islamique par exemple, en se permettant de les désacraliser.

La multitude populaire

Mais à quoi sert cette sacralisation de la nation ? Peut-être à reconstruire un ego blessé par les trois blessures narcissiques : le nationalisme conservateur, en plus de sacraliser la nation, veut redonner à l’homme sa place virile et dominante (qu’il n’a d’ailleurs probablement jamais perdue). Dans les groupes d’extrême droite en formation au Québec, les stéréotypes virils sont valorisés par des mythes nordiques et entretenus par d’anciens militaires. L’homme arabe représente l’archétype de l’homme viril, brutal, guerrier dont l’image est très présente dans cet imaginaire orientaliste qui sert de défouloir dans cet univers et qui a nourri les fantasmes racistes européens depuis 50 ans. Il est donc le bouc émissaire idéal, qui possède ce que le nationaliste conservateur voudrait dans un désir mimétique se réapproprier : la virilité perdue. De plus, la femme arabe ou musulmane est autant la cible des ayatollahs que des ayatollaïques. Les ayatollahs ont le contrôle machiste sur les femmes que les ayatollaïques voudraient peut-être retrouver. Paradoxalement, les seconds ne sont jamais autant pour l’égalité homme-femme que lorsqu’ils s’opposent aux premiers. En dehors de cette confrontation, ne demandez surtout pas aux ayatollaïques de se dire féministes.

Dans un monde en perte de sens, difficile à comprendre politiquement, économiquement, socialement, où le véritable pouvoir diffus est complexe à cerner et à attaquer, où le multiple est la norme, quoi de plus rassurant que de céder aux sirènes populistes –le populisme étant ce qui divise en deux, qui nous redonne la possibilité d’un monde manichéen, avec les bons et les méchants, le nous et les autres, le bien et le mal, le sacré et le profane. Beaucoup prétendent alors parler au nom du peuple, un peuple déjà existant, basé sur ce roman national, alors que le politique est justement la production du peuple. Mais un peuple multiple, une multitude populaire.

Il faut donc continuer à nous multiplier, à produire du populaire pour sortir du populisme, à développer les complexités, à sortir des schèmes binaires de pensée, d’identités, de rapports sociaux. C’est le seul moyen que nous avons de faire émerger ce monde nouveau et de faire taire les monstres qui peuplent l’ancien.

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