Jean Trudelle est professeur de physique au Cégep Ahuntsic, ancien président de la FNEEQ-CSN et membre du Conseil supérieur de l’éducation.

Photo : Rémi Leroux

Dossier : Cégeps – 50 ans d’existence

Dossier : Cégeps. 50 ans d’existence

La formation technique. L’ascenseur social

La formation technique est certainement l’une des plus belles réussites dont les cégeps puissent s’enorgueillir.

Dès la conception initiale des programmes, la formation technique a été élaborée sur la base d’exigences solides. Gratuite, elle a joué pour des milliers de jeunes le rôle d’un puissant ascenseur social, le parcours collégial technique menant à une foule d’emplois de qualité et bien rémunérés. La qualité de la formation technique collégiale a été reconnue très rapidement par les employeurs et elle a acquis de la sorte une excellente réputation qui ne s’est jamais démentie.

Dans presque tous les systèmes scolaires, on trouve de telles « voies royales » de formation technique, mais elles sont souvent étanches (difficile de changer de voie quand on y est), alors que celle qui est offerte dans les cégeps est beaucoup plus souple. Ainsi, au Québec, c’est 30% des jeunes issus du secteur technique qui vont poursuivre leurs études à l’université. Par ailleurs, la formation générale commune, indissociable de l’originalité de la formule des cégeps, génère un brassage social qui contribue pour beaucoup au rôle orientant des études collégiales. Non seulement elle fait se côtoyer dans un même établissement les jeunes qui se destinent à l’université et ceux et celles qui visent le marché du travail, mais elle atteste aussi d’une conception de la formation qui ne réduit pas le rôle social d’un·e futur·e travailleur·euse à la profession à laquelle il ou elle se destine.

En 2002 avait lieu, à Laval, un grand colloque sur la formation technique, organisé conjointement – la chose mérite d’être relevée – par les trois fédérations syndicales de l’époque et par la Fédération des cégeps. Le succès a été immense : virtuellement tous les collèges y étaient représentés par des professeur·e·s et par des équipes de direction. Des constats s’y imposent alors, dont celui que la formation technique est un réel fleuron de l’enseignement collégial et que la réputation du Québec dans le domaine est dorénavant internationale.

Une tension perpétuelle

S’il permet d’établir un consensus très large sur la qualité du secteur technique –ironiquement, deux ans à peine avant que le ministre Reid ne veuille remettre en question l’idée même des cégeps !– ce forum sera aussi le théâtre de vifs échanges qui vont témoigner de cette tension perpétuelle qui marque la conception et l’évolution des programmes techniques : comment assurer le meilleur équilibre, dans un dispositif de formation, entre les besoins directs du marché du travail et l’autonomie qu’on souhaite développer chez celles et ceux qui s’y destinent ? La question n’est pas simple, surtout dans un contexte marqué par l’absence de tradition d’insertion professionnelle dans les grandes entreprises.

L’interface entre les programmes de formation et l’évolution du marché du travail ne va pas de soi. Dans certains secteurs (travail social), on a par exemple voulu baisser les exigences d’emploi, dépréciant au passage la formation collégiale. Ailleurs (soins infirmiers), un lobby corporatif prétendra qu’il faut abolir les DEC techniques, prétextant que leurs titulaires n’ont plus leur utilité dans le domaine de la santé.

Qu’on pense à l’imposition de la méthode par compétences, approche réductrice pour les uns, au contraire structurante et rationnelle pour les autres : entre les tenants d’une formation collée aux besoins de l’entreprise et ceux qui préconisent des programmes axés sur l’autonomie des travailleurs·euses, le débat a connu de nombreuses déclinaisons depuis la création des cégeps. Il interpelle tout autant l’existence même de la formation générale (à quoi servent Platon ou Flaubert si on va travailler sur un chantier ?) que la place des cours dits « de service » (pourquoi faire des maths quand on se destine aux forces policières ?), que la carte des programmes, dont l’évolution a souvent relevé d’une logique d’ordre politique plutôt que d’une évaluation rationnelle des besoins.

Aujourd’hui, le même débat revient, cette fois sous un autre vocable : on s’inquiète dorénavant de « l’adéquation formation- emploi », un concept dont on verra sous peu quels projets concrets le gouvernement veut en tirer.

Pour toutes sortes de raisons (changements fréquents de ministres, absence de vision, non-respect du milieu), l’appareil ministériel a rarement, dans le dossier des cégeps, été à la hauteur de son rôle. À l’inverse, on ne peut passer sous silence le rôle remarquable des syndicats d’enseignant·e·s de cégeps. Ils ont toujours été des intervenants articulés et incontournables, dans des débats qu’ils ont contribué à élever et dont ils ont pu éviter des dérives, en défendant avec force cette conception humaniste de l’enseignement supérieur qui a façonné les cégeps.

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