No 28 - février / mars 2009

Roberto Bolaño

2666

Lu par Claude Rioux

Roberto Bolaño, 2666, Paris, Christian Bourgois éd., 2008, 1 015 p.

L’écrivain chilien Roberto Bolaño, né en 1953, successivement exilé au Mexique et en Espagne, est mort prématurément en 2003 après une carrière littéraire d’une rare intensité qui dura à peine dix ans. Ayant obtenu la reconnaissance de la critique et du public avec Les détectives sauvages (1998), puis considéré à juste titre comme l’un des plus grands écrivains hispanophones de sa génération, il publia par la suite à un rythme endiablé. Son autre grand roman, 2666, est paru à titre posthume.

Au départ, l’idée de Roberto Bolaño était que les cinq chapitres composant 2666 soient publiés séparément. L’éditeur Jorge Herralde a cependant décidé de les publier en un seul volume ; bien qu’il est vrai que chaque partie puisse être lue séparément, l’unité et les relations argumentaires font qu’une lecture totale est plus compréhensible. Il s’agit d’une œuvre polyphonique, où les registres changent beaucoup, du roman policier au conte épique ; par exemple, la dernière partie est une grande fresque de 40 ans d’histoire européenne.

2666 tourne autour de deux pôles : Benno Von Archimboldi et Santa Teresa. Le premier est un énigmatique écrivain allemand, vénéré par les spécialistes d’études littéraires, mais que personne n’a réussi à rencontrer. Archimboldi est en effet insaisissable, les quelques personnes l’ayant connu en chair et en os ignorant où il se trouve. En suivant l’enquête de quatre universitaires de nationalités différentes décidés à le retrouver, le lecteur se rendra jusqu’à Santa Teresa (représentation fictive de Ciudad Juárez), au Mexique, ville tristement célèbre pour les centaines d’assassinats de femmes qui y ont été perpétrés dans les années 1990-2000. La ville constitue le deuxième point focal du livre, où convergent l’ensemble des intrigues.

« La partie des crimes », chapitre le plus long des cinq composant le roman, épine dorsale du récit, est une description détaillée, un peu maniaque et empruntant autant au rapport de médecine légale qu’au roman policier, des meurtres de femmes à Santa Teresa. L’auteur raconte dans le détail plus d’une centaine de ces histoires de femmes enlevées, battues, violées et démembrées, en plus de mettre en scène, autour de l’enquête policière, les trafiquants de drogue, la corruption et la dégradation morale de la police, la sordidité des conditions de travail dans les maquiladoras et la violence conjugale « ordinaire ». Bien qu’à la fin du chapitre on détienne un supposé assassin, les crimes continuent, mettant en évidence le fait qu’il s’agisse d’une violence systématique englobant l’ensemble des relations sociales à l’œuvre dans le nord du Mexique. C’est là que l’on trouve l’une des forces de Bolaño, c’est-à-dire sa capacité de mêler fiction et documentaire, imagination et témoignage, capacité qu’il a portée à son comble dans le livre Histoire de la littérature nazie en Amérique latine, une « histoire » admirablement détaillée et documentée… mais inventée de toutes pièces.

Le dernier chapitre, « La partie d’Archimboldi », raconte la vie de Hans Reiter, qui plus tard deviendra l’écrivain Von Archimboldi, lequel était, durant la IIe Guerre mondiale, un soldat du Reich sur le front oriental. Ici aussi, Bolaño exploite sa technique consistant à entrecroiser des histoires sur le mode de digressions de la trame principale, nous permettant de connaître, à travers un journal et des notes trouvées par Reiter dans une cabane ukrainienne, le juif Ansky et le versant soviétique de la guerre.

Avec une écriture claire et simple qui fait songer à une rapidité d’écriture vertigineuse, presque maladive, ce roman donne l’impression d’un alluvion d’idées, d’un torrent inépuisable d’imagination. Un labyrinthe d’histoires se succèdent, de manière presque compulsive, accompagnant les histoires centrales de chacun des chapitres, lesquels possèdent un lien en forme d’épicentre physique, la ville frontalière imaginaire de Santa Teresa, et argumentaire, les bouleversants assassinats de femmes qui s’y déroulent.

Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème