Accueil du site > No 37 - déc. 2010 / jan. 2011 > L’Amérique latine dans son bicentenaire 

International

L’Amérique latine dans son bicentenaire 

La construction d’un continent

José Del Pozo

L’année 1810 constitue un moment important dans l’histoire latino-américaine. Pour un grand nombre de pays de la région, il symbolise en effet le bicentenaire de la naissance des États nationaux établis sur ce continent. Il est vrai que l’indépendance proprement dite n’a pas été déclarée durant cette année-là ; 1810 a marqué plutôt le commencement d’un processus qui devait mener, quelques années plus tard, à la souveraineté des colonies espagnoles, à l’exception de Cuba, de Porto-Rico et de la future République Dominicaine. Quant au Brésil, il s’est séparé du Portugal presque sans lutte, suivant une chronologie quelque peu différente, mais au cours de la même période.

Unité ou fragmentation ?

Au départ, les nouveaux pays semblaient voués à une coexistence harmonieuse et unitaire. Les luttes pour l’indépendance avaient été livrées de concert par les chefs patriotes des divers pays. Une seule nationalité semblait exister  : celle des Americanos, les habitants du Nouveau monde. La communauté de langue et de religion, le culte de héros qui ne connaissaient pas de frontières, tels l’Argentin José de San Martín au Chili et le Vénézuelien Simón Bolívar dans plusieurs pays, semblaient autant de fondements d’une solide unité.

Cela dit, les expériences unitaires tentées durant les premières années de vie indépendante ont échoué  : la Grande-Colombie, qui regroupait la Colombie, le Venezuela et l’Équateur, disparut en 1830, et la Confédération de l’Amérique centrale s’effondra en 1838, laissant la place à cinq petits pays  : le Guatemala, le Nicaragua, le Honduras, le Costa Rica et le Salvador. De plus, bientôt éclatèrent des guerres entre les pays voisins. Déjà, en 1829, le Pérou affrontait la Colombie. Plus tard, entre 1837 et 1839, le Chili faisait la guerre au Pérou et à la Bolivie, répétant encore l’expérience 40 ans plus tard, en 1879. Entre 1865 et 1870, le Paraguay était décimé à la suite d’une guerre contre ses trois voisins, le Brésil, l’Uruguay et l’Argentine.

Ces circonstances expliquent l’échec des tentatives en vue de formuler une politique commune pour les nouveaux pays, d’abord lors du congrès de Panama, tenu en 1826 à l’initiative de Bolívar, plus tard au cours des deux congrès de Lima, tenus en 1847 et en 1865. D’ailleurs, les pays de langue espagnole se méfiaient du Brésil, car il était vu comme le prolongement du Portugal, l’ancien ennemi. Haïti faisait problème car il s’agissait d’un pays gouverné par les Noirs, à une époque où l’esclavage n’avait pas été aboli partout. Ainsi, sur le plan international, on retrouvait trois «   Amériques  » : l’espagnole, le Brésil et Haïti. Au niveau économique, il n’y avait pas de raisons de chercher l’unité. Il existait certes un commerce entre les nouveaux pays, présent depuis l’époque coloniale. Mais c’était le commerce avec l’Angleterre, et plus tard avec les États-Unis, qui constituait l’élément le plus important dans la nouvelle étape.

La construction d’une politique spécifiquement latino-américaine prit du temps à se concrétiser. On peut chercher ses origines lointaines dans la création de la Commission économique pour l’Amérique latine en 1948, qui fournit un forum très important pour la définition de politiques de développement propres à la région. Dans les années 1960, la formation de divers marchés régionaux, à l’exemple de l’Europe de l’Ouest, constitua un deuxième pas. Mais les dictatures des années 1960-1980 avaient tout de même tendance à s’aligner sur les États-Unis au nom de l’anticommunisme et de la défense de l’Occident. Ainsi, le Brésil des militaires participa à l’occupation de la République Dominicaine par les Américains en 1965. Plus tard, la dictature argentine appuya l’agression américaine contre le Nicaragua sandiniste, en 1981. Néanmoins, l’année suivante, en 1982, l’Argentine subit une énorme déception lorsque les États-Unis aidèrent la Grande-Bretagne lors de la Guerre des Malouines, sans respecter la Doctrine Monroe.

Le défi nord-américain

Cette Amérique latine désunie dut faire face bientôt à un défi qu’elle n’a pas encore réussi à relever  : sa relation avec les États-Unis. Au lendemain de l’indépendance, en 1823, les nouveaux pays avaient bien reçu la déclaration du président James Monroe, devenue depuis la «  Doctrine  » qui porte son nom, qui annonçait aux pays européens l’opposition des États-Unis à toute intervention dans le Nouveau monde. Les Latino-Américains avaient vu dans cette déclaration, appuyée par la Grande-Bretagne, le rempart qu’ils recherchaient contre une possible action espagnole en vue de récupérer ses colonies.

Mais à mesure que le XIXe siècle avançait, l’Amérique latine dut constater que les États-Unis pouvaient devenir un ennemi : on assiste ainsi à une guerre de conquête contre le Mexique en 1846, à une intervention armée et une occupation militaire de Cuba en 1898, du Panama en 1903 et à d’autres actions semblables dans la région des Caraïbes. Face à cette politique impérialiste, les pays latino-américains ne parvenaient pas à réagir de façon collective. Plusieurs regrettèrent et même condamnèrent l’intervention américaine à Cuba, se rappelant que l’Espagne avait été quand même leur mère patrie. Et lorsque le président américain Theodore Roosevelt prononça son discours de 1904 dans lequel il justifiait les interventions militaires dans les pays qui ne respectaient pas leurs engagements financiers, le Brésil manifesta son approbation alors que l’Argentine s’y opposa.

La Deuxième Guerre mondiale eut pour effet de renforcer le leadership américain dans le continent, légitimé cette fois-ci par la lutte contre le fascisme. Le Brésil fut le pays qui s’illustra le plus dans son soutien aux États-Unis, envoyant des milliers de soldats en Europe. À la fin de la guerre, la signature du Pacte militaire de Rio de Janeiro et la création de l’Organisation des États américains (OÉA) donnèrent de nouveaux instruments aux États-Unis pour imposer leurs orientations internationales dans l’ère de la guerre froide. Ils s’en servirent à plusieurs reprises, notamment contre le Guatemala de Jacobo Arbenz en 1954 et surtout contre Cuba en 1961, alors que l’île fut exclue du mouvement interaméricain et soumise à un blocus diplomatique et commercial, mesure que seul le Mexique se refusa à respecter. Ainsi, la tentative du gouvernement de Juan Perón en Argentine dans les années 1950 en vue de mettre de l’avant une politique basée sur la neutralité, sous le mot d’ordre «  Ni Washington ni Moscou », en essayant de rallier les pays voisins, comme la Bolivie et le Chili, ne pouvait pas avoir du succès.

Une politique indépendante ?

C’est au milieu des années 1980, alors que la transition vers la démocratie faisait des progrès dans la région, que l’Amérique latine devint plus autonome. Il y eut d’abord la création du « Groupe de Contadora  » en 1983 par le Mexi-que, le Venezuela, la Colombie et le Panama, qui cherchait à établir un plan de paix en Amérique centrale, selon des critères différents de ceux du gouvernement Reagan. Durant les années 1980, la plupart des pays latino-américains reprirent les relations diplomatiques et commerciales avec Cuba, et depuis de nombreuses années tous les pays de la région votent des résolutions à l’ONU afin de mettre un terme au blocus de l’île. Enfin, dans les dernières années, les pays sud-américains ont multiplié les rencontres en vue de créer une communauté des États de la région, connue comme UNASUR.

À ces initiatives diplomatiques, il faut ajouter une quasi disparition des conflits militaires entre les pays voisins. Depuis la sanglante guerre entre la Bolivie et le Paraguay, en 1932-1935, il n’y a pas eu de grands conflits armés. La confrontation entre l’Équateur et le Pérou au début 1995 fut de courte durée. Les contentieux frontaliers comme celui entre le Chili et la Bolivie ne signifient nullement un danger de guerre entre les deux pays.

Sur le terrain de l’économie, la naissance du Mercosur, en 1994, devint le principal instrument pour faire échec à l’hégémonie des États-Unis sur le plan commercial dans le continent, ce qui permit de mettre un terme au projet de la ZLÉA, abandonné en 2005. Initialement composé de quatre pays membres, le Mercosur a élargi ses rangs, avec plusieurs autres pays sud-américains acceptés comme membres associés  : la Bolivie, le Chili, la Colombie, l’Équateur et le Pérou, alors que le Vene­zuela de Hugo Chávez en est devenu membre à part entière. De plus, plusieurs projets d’intégration économique sont en cours actuellement en Amérique du Sud, autant sur le plan énergétique que dans le domaine des transports. La création d’une Banque de développement pour la région, financée surtout par le Venezuela, s’ajoute à cette mouvance.

Une unité contradictoire

Si ces événements témoignent d’une volonté assez évidente d’autonomie de la part de l’Amérique latine, il est aussi clair qu’elle ne constitue pas un bloc homogène. Au niveau commercial, il existe une différence marquée entre le Mexique, l’Amérique centrale et les pays de la Caraïbe, dont la grande majorité des échanges se font avec les États-Unis, alors que la quasi totalité des pays sud-américains, excepté la Colombie, dirigent leurs relations davantage vers l’Asie, l’Europe ou bien vers les pays voisins. Cela a souvent des répercussions au niveau diplomatique : alors que le Mexique et le Chili votaient contre la guerre en Irak au Conseil de sécurité des Nations unies en 2003 (ils étaient alors membres non permanents), plusieurs pays centroaméricains envoyèrent des troupes pour épauler l’occupation américaine dans ce pays du Moyen-Orient.

Les pays sud-américains les plus engagés dans l’opposition à l’hégémonie américaine n’ont pas une politique homogène. Il existe une différence de langage et d’approche entre le gouvernement socialiste de Chávez, qui essaie de rallier des partisans avec l’ALBA (Alternative bolivarienne des Amériques), et le leadership brésilien, plus subtil et plus nuancé, qui ne parle nullement de socialisme. Et à l’exception du Venezuela, aucun de ces pays ne traite les États-Unis comme une puissance hostile : pour eux, il s’agit d’obtenir un traitement d’égal à égal, et le plus avantageux possible sur le terrain économique.

Au moment de son Bicentenaire, l’Amérique latine se trouve ainsi dans un moment favorable pour décider de son propre destin. Débarrassée du carcan de la guerre froide, et ayant laissé derrière les vieilles hostilités du XIXe siècle, elle dispose de davantage de manœuvre pour parvenir à ses propres fins. Les États-Unis semblent faire preuve de plus de respect envers leurs voisins : leur dernière intervention militaire, l’invasion de Panama, date de 1989. L’Amérique latine peut, peut-être, coexister avec les États-Unis et les autres puissances mondiales d’une manière plus harmonieuse et respectueuse, et elle peut tracer ses propres orientations.

ARTICLE ÉCRIT PAR
José Del Pozo

Professeur d’histoire, UQAM

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