Autogestion à RueFrontenac

No 37 - déc. 2010 / jan. 2011

Autogestion à RueFrontenac

Lors d’une soirée de discussion organisée par l’association de Québec solidaire de Mercier, le 29 septembre dernier, le journaliste Vincent Larouche, lockouté du Journal de Montréal (JdM), a soulevé de nombreuses questions sur l’autogestion, en évaluant la portée et les limites de l’expérience de RueFontenac.com.

La création du quotidien RueFrontenac sur Internet, suivie du lancement d’un hebdomadaire papier, est un indéniable succès. Ce projet commun et emballant a permis de créer des liens entre les lockoutés du JdM et de traverser ainsi une mise à pied, qui perdure de façon déprimante. Les journalistes, libérés de leurs contrôleurs, ont pu choisir les événements à couvrir, dire ce qu’ils ont vu ou écouté et commenter les évènements sans autocensure. Cette réussite journalistique a permis d’attirer vers RueFrontenac non seulement les lecteurs du JdM, qui reviendront difficilement au média initial de plus en plus populiste, mais d’autres citoyens solidaires des victimes du lockout n’ayant jamais lu le JdM.

Les hauts et les bas de l’autogestion

Après un départ canon, au fil des jours, des semaines et des mois, l’enthousiasme et l’énergie des syndiqués s’essoufflent peu à peu. Ceux qui s’engageaient à fond jugent qu’ils en font trop par rapport à ceux qui tirent au flanc. Car tous, et dès le début, ne sont pas totalement impliqués. Que faire de ceux qui s’esquivent pour diverses raisons ? Que faire des tensions quotidiennes qui s’accumulent ? Comment concilier les journalistes, qui jouissent pleinement de leur capacité créative, avec les employés de bureau dont les conditions de travail n’ont pas fondamentalement été transformées ? Les assemblées de débats et de prises de décisions, qui assurent un fonctionnement démocratique, se prolongent parfois, deviennent à la longue répétitives et épuisantes : comment maintenir le moral ?

L’autogestion ne règle pas tous les problèmes, tant s’en faut. Il n’y a pas et il n’y aura jamais de solutions miracles aux questions soulevées par l’organisation du travail. À ce titre, Albert Meister, l’un des grands spécialistes de la question, trace les limites de ce type d’organisation en étudiant l’autogestion, pratiquée à large échelle dans la Yougoslavie socialiste. Il en tire cinq constats : 1) Le conseil des travailleurs, qui représentait au départ les diverses catégories de personnel dans une perspective égalitaire, devient de plus en plus un organisme de gestion, préoccupé par des questions de productivité, de mise en marché, etc. 2) L’Assemblée générale, qui a le pouvoir de légiférer, perd peu à peu le contrôle des spécialistes nécessaires à l’accomplissement des fonctions économiques et sociales de l’entreprise. 3) Afin d’améliorer la productivité soutenue au départ par un enthousiasme qui ne se maintient pas, des différenciations salariales sont peu à peu introduites au détriment du climat initial d’égalitarisme. 4) Le travailleur, à l’origine très impliqué dans l’entreprise autogérée, s’en éloigne peu à peu, ne s’y intéressant que sous l’aspect du travail fourni et rémunéré. 5) Les préoccupations gestionnaires de l’entreprise autogérée ne suppriment pas la nécessité d’un syndicat, particulièrement pour défendre les travailleurs les plus éloignés de ces préoccupations ou qui en tirent le moins de bénéfices.

Une coopérative RueFrontenac ?

Les lecteurs de RueFrontenac.com, et de son hebdomadaire, impressionnés par la nouvelle ligne éditoriale du journal et la qualité de bon nombre de reportages, aimeraient que l’expérience se poursuive et que ses créateurs la transforment en coopérative. Des journalistes, surtout parmi les plus jeunes, rêvent d’entreprendre une telle aventure, libre du carcan éditorial du JdM. Les journalistes plus âgés, qui aspirent à une retraite bien méritée, et les employés de bureau, qui constituent la moitié des lockoutés, ont de la difficulté à retrouver leurs intérêts dans un projet somme toute hasardeux, et ce, même si le retour au travail sous la direction de cadres, ayant joué le rôle de scabs, n’est guère réjouissant.

Une telle coopérative devra affronter d’énormes difficultés, dont celle de vendre suffisamment de publicités pour payer convenablement ses travailleurs. Mais rien n’empêche de rêver. Au contraire, il faut rêver.

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