Dossier : Au travail ! - Organisati

De la division sociale du travail

Rares sont les personnes qui ont la curiosité de se précipiter sur le dictionnaire pour prendre connaissance de la définition des mots «  travail » et «  travailler  » tant leur contenu semble aller de soi. Devant ces deux mots, on pense immé­diatement à un emploi rémunéré et ensuite à l’intervention de «  quelqu’un sur quelque chose  » (dans un cadre rémunéré ou non). Qu’on se le dise, ces définitions sont d’origine assez récente. Dans certains regroupements humains, les mots « travail » et «  travailler  » n’existent tout simplement pas.

Le travail divisé

Le Dictionnaire historique de la langue française nous informe que «  travailler […] est issu (1080) d’un latin populaire tripaliare, littéralement tourmenter, torturer avec le […] trepalium […] nom d’un instrument de torture. […] En ancien français, et toujours dans l’usage classique, travailler signifie « faire souffrir  » physiquement ou moralement […]. Il s’est appliqué spécialement à un condamné que l’on torture (v. 1155), à une femme dans les douleurs de l’enfantement (v. 1175), […] à une personne à l’agonie (v. 1190) […].  » Ce n’est qu’à partir du début du XVe siècle que le mot «  travail  » sera associé, dans la langue française, à une activité productive dans les domaines manuel et intellectuel.

L’être humain étant, comme l’a si bien compris Aristote, «  un animal social  », il va de soi qu’en vivant seul et isolé – comme l’avait erronément imaginé Rousseau – il ne peut survivre. La survie de l’être humain, tout égoïste qu’il puisse se prétendre, dépend du groupe auquel il appartient. Les anthropologues et les sociologues ont amplement démontré que, dans toutes les formes de regroupements humains, on retrouve une division du travail. Dans les sociétés primitives, cette division se fonde sur certains critères comme le sexe et l’âge. Plus tard, au stade des civilisations agricoles, industrielles et post industrielles, apparaît la division entre le travail manuel et le travail intellectuel. La division sociale du travail qu’on retrouve au sein de ces trois types de civilisations est à l’origine des classes sociales et elle s’accompagne de la création de rapports sociaux hiérarchiques et, par ricochet, de rapports de subordination (maîtres/esclaves, seigneurs/ serfs, bourgeois/prolétaires, managers/salariés). Encore aujourd’hui, la classe, le sexe, l’âge, la langue, la race et la religion sont des facteurs discriminants sur le plan de l’accès au travail et de la rémunération qui l’accompagne [1].

Dans le Manifeste du parti communiste, Marx et Engels affirment que «  la bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment […] les rapports de production. [2] » Qu’en est-il au juste ? Le capitalisme est loin d’être un mode de production statique. De la fin du XVIIIe siècle à aujourd’hui, il nous est possible de synthétiser son évolution en trois temps.

Le libéralisme totalitaire (de la fin du XVIIIe jusqu’à la fin du XIXe siècle)

Au départ, nous assistons à la constitution d’un marché supposément «  autorégulé  ». Les entreprises naissantes, qui produisent des biens, sont détenues par des entrepreneurs privés. Elles ont comme objectif de regrouper, sur leur lieu de travail, la production qui vient des maîtres et des artisans. Les ouvriers qui travaillent dans les usines ou les vastes chantiers de construction sont rémunérés à la pièce ou au temps. Les relations de travail prennent la forme d’un contrat individuel et l’État est censé ne pas intervenir dans le domaine social : vaste fumisterie ! De fait, tous les gouvernements des pays qui s’engagent dans la première révolution industrielle vont mettre en place des lois qui ont pour effet d’interdire la liberté d’association, le droit de négociation et le droit de faire la grève. Comme vision non interventionniste, on ne peut imaginer pire ! C’est l’époque du libéralisme totalitaire et les salariés ne jouissent d’aucun véritable programme institué de protection sociale.

Le social réformisme (de la fin du XIXe jusqu’au milieu des années 1970)

Dans un deuxième temps, se développe la grande entreprise monopolistique. Le taylorisme et le fordisme s’imposent comme principes d’organisation du travail dans ces entreprises gigantesques. L’autorégulation du marché est atténuée par la lente mise en place d’un système de relations de travail, qui légalise d’abord la liberté d’association et le droit de grève (1872 au Canada) et, plus tard, le droit à la négociation collective (1944 au Canada et au Québec). Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, s’étendent la production et la consommation de masse. Le salariat s’impose de plus en plus comme le mode de rémunération dominant. Dans les entreprises, les rapports de travail sont hiérarchiques et le salarié est, plus souvent qu’autrement, un appendice de la machine. La division du travail entre la conception et l’exécution s’accentue. Durant cette période, par leurs luttes, les salariés syndiqués et les organisations syndicales parviendront à faire prendre en charge par l’État ou les entreprises, selon les pays, le coût de certains risques associés à la vie, du berceau au tombeau (assurance-maladie, assurance-chômage, pension de vieillesse, allocation sociale). Dans les économies capitalistes des pays développés, certains gouvernements afficheront, de temps à autre (c’est-à-dire pas nécessairement de manière constante et permanente), un petit côté social réformiste.

Le rétro libéralisme (du milieu des années 1970 à aujourd’hui)

Dans un troisième temps, la pensée rétro libérale se fixe comme objectif, dans la foulée de la révolution informatique et de l’émergence de l’économie du savoir, de libérer le marché des contraintes réglementaires en provenance de l’État, de restructurer les lieux de travail pour les rendre plus flexibles et de ronger sur les conquêtes sociales de la période précédente. Les chantres du néo­libéralisme réclament, rien de moins, que le retour au marché autorégulé et à l’État minimal. Les employeurs et les gouvernements valorisent la précarisation du travail et la négociation contractuelle individuelle. Les droits syndicaux et les programmes sociaux sont remis en question de manière frontale. À l’ère de la mondialisation et du capitalisme cognitif (fondé sur l’économie du savoir) s’installent la déréglementation, la privatisation des services, les fusions d’entreprises, les restructurations des services, la délocalisation, la désindustrialisation, la négociation des concessions, la stagnation des salaires, alouette !
Le marché du travail, issu de la flexibilité, ne répond plus aux besoins de l’ensemble des membres de la société. Il se caractérise de plus en plus par une insuffisance du nombre d’emplois et une piètre qualité des emplois créés. Deux phénomènes particularisent les emplois aujourd’hui disponibles sur le marché du travail. En premier lieu, nous pouvons observer une segmentation du marché du travail qui est porteuse de discriminations systémiques pour certains groupes de salariés (comme les femmes, les jeunes, les autochtones et les membres issus des groupes ethniques). Ensuite, on constate une segmentation au sein même des entreprises, qui a pour effet de fractionner les statuts d’emploi. Dans les firmes d’aujourd’hui, certains salariés se retrouvent dans une situation de sur travail (les workaholics, les performants et ceux qui ne cessent de cumuler les heures de travail supplémentaires), de travail normal (ceux qui se limitent à leur horaire, qui peut varier de 32 à 40 heures) ou de sous travail (ceux qui travaillent à temps partiel) [3].

Conclusion

Ainsi est allée, dans ses grandes lignes, la marche de l’humanité, en matière de division du travail, de la grotte à la shop !

[(

Dans quelles catégorie vous situez-vous ?

Plus que jamais, nous vivons dans un monde où incontestablement, ceux d’en haut, qui s’en mettent plein les poches, s’accaparent égoïstement une part démesurée de la richesse collective, et ils le font au détriment de ceux d’en bas, qui triment dur pour conserver leur place au travail et qui se retrouvent, plus souvent qu’autrement, les poches vides. Selon la place et le rôle que les personnes détiennent au sein de la division du travail, elles appartiendront à l’un des groupes
suivants  :

• les stratosphériques (ceux qui ne connaissent quasiment aucune limite à la progression de leur revenu) ;

• les compétitifs (ceux qui gagnent entre 100 000 et 250 000 $) ;

• les sécuritaires (ceux qui oeuvrent dans les secteurs public et parapublic, et auxquels le gouvernement du Québec vient d’offrir une maigre pitance au chapitre de la hausse salariale) ;

• les exposés (ceux qui peuvent perdre leur emploi en raison de la possi­bilité pour leur entreprise de se relocaliser n’importe où dans le monde) ;

• les déclassés (les personnes dont la formation est inadéquate et les qualifications périmées) ;

• les laissés-pour-compte (les personnes qui travaillent dans des conditions précaires et qui sont exposées aux risques de la dépendance socioéconomique) ;

• Et les authentiques exclus et les sans revenus (les itinérants ou les personnes qui vivent en foyers de groupe) [4].
Voilà où nous ont conduits 30 années de négociation de «  compromis satisfaisants  » pour les employeurs (qui voulaient assurer la «  viabilité » de leur entreprise) et les divers gouvernements (qui visaient des ententes qui n’auraient pas pour effet de «  fragiliser  » les finances publiques). Pour qu’une stratégie syndicale, qui se pose en rupture avec le fatalisme ambiant, recèle un potentiel de victoire, il faut que les éléments de la base désirent la réaliser et il faut également qu’au sommet, les dirigeants syndicaux la soutiennent vigoureusement. Plus que jamais, les dirigeants syndicaux doivent croire en la capacité de riposte de leurs membres. Telle est la voie à emprunter pour que la lutte syndicale s’inscrive dans un cadre plus global de lutte victorieuse pour la justice sociale. Vaste programme, certes, mais pas irréalisable au demeurant ! )]


[1Voir Christian Elleboode, La division du travail  : De l’économique au social, Paris, Armand Colin, 2006.

[2Manifeste du parti communiste, Pékin, Éditions en langues étrangères, 1848 [1975], p. 36.

[3Voir Mona-Josée Gagnon, Le travail : une mutation en forme de paradoxes, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 1996.

[4Catégories inspirées en partie par Luc Boltansky et Ève Chapiello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.

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