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Dossier : L’utopie a-t-elle un avenir ?

Se libérer du travail

En Occident, dans la foulée de la révolution industrielle, le travail est devenu notre voie de salut, l’outil par lequel l’émancipation devient possible. Cette grande confiance dans les vertus libératrices du travail sera bien sûr soutenue par les promoteurs du capitalisme, mais également partagée par plusieurs de ses opposants, et ce, jusqu’à aujourd’hui. Or, l’utopie du travail est périmée. La gauche du XXIe siècle, et notamment la gauche syndicale, doit apprendre à s’en détacher si elle veut être en mesure d’affronter les défis présents et à venir.

Dans le paysage intellectuel français, rigoureusement découpé en écoles de pensée distinctes, André Gorz (1923-2007) faisait figure d’ermite. Il fut l’un des premiers à développer une véritable écologie politique, c’est-à-dire, une écologie qui interroge l’orga­nisation de notre société, notamment sa structure hiérarchique et ses institutions économiques. Il s’agit donc d’une écologie qui cherche à dépasser non seulement la glorification primitiviste de la Nature (Gaïa et compagnie), mais aussi l’écologie libérale qui n’interroge que les choix de vie personnels.

En 1988, Gorz publie Métamorphoses du travail, un livre dont l’analyse, plus de 20 ans après sa parution, n’a fait que gagner en acuité et en pertinence. Dans cet ouvrage, Gorz tente de saisir la logique par laquelle la rationalité économique s’est imposée à de plus en plus de sphères de nos vies, et lance des pistes pour replacer ce qu’il appelle le «  travail pour soi  » et les «  activités autonomes  » au centre de la vie ou, autrement dit, pour que le temps libéré par les progrès technologiques et économiques bénéficie à l’ensemble de la société.

Une utopie capitaliste et communiste

Les premiers chapitres de l’ouvrage nous invitent à remonter le temps, pour mieux saisir l’ascension du concept de travail dans la pensée occidentale. Alors que dans l’Antiquité grecque, le travail est signe d’exclusion (il est réservé aux esclaves et aux métèques), le capitalisme manufacturier y donnera un tout autre sens, par le biais de la puissante rationalité économique qui se met alors en place. Le fameux «  Le temps, c’est de l’argent  », du protestant Benjamin Franklin résume bien cette époque où l’éthique protestante impose sa rationalité à l’ensemble de la société, comme l’a signalé Max Weber.

Gorz est particulièrement éclairant lorsqu’il raconte comment le travail sera également un élément essentiel de l’utopie que conçoivent Marx et les marxistes  : «  L’utopie marxienne, le communisme, se donne ainsi comme la forme achevée de la rationalisation  », et le travail, dans une société communiste, devient le lieu par lequel l’activité personnelle et les finalités sociales sont réconciliées. Gorz établit aussi des parallèles étonnants entre la «  morale socialiste  » et « l’éthique protestante  » que décrit Max Weber...

Au XXe siècle, le mouvement ouvrier et syndical poursuit dans cette lignée, alors que la société de consommation s’implante  : le salaire et le pouvoir d’achat se retrouvent au centre des préoccupations du travailleur, et le travail est le moyen par lequel il se procure les marchandises qui symboliseront sa réussite. La consommation devient donc une «  compensation pour les sacrifices  » entraînés par le travail, permettant d’établir une «  niche de bonheur privé  ».

Or, aujourd’hui, le travail est davantage un problème qu’il n’est une solution, soutient Gorz. Nos économies ont atteint un tel degré de productivité qu’elles s’attaquent dorénavant aux conditions de reproduction de la vie sur Terre. Les conséquences se manifestent aussi dans la hiérarchie sociale : le travail n’est plus disponible pour tous mais continue d’être l’élément structurant de nos sociétés. Il engendre donc marginalisation pour les plus vulnérables, coincés dans le fossé du non-travail, angoisse et frustration pour ceux qui réussissent à s’en tirer avec des «  p’tits boulots  » de serviteurs et épuisement pour ceux qui ont encore le luxe de percevoir leur vie professionnelle en termes de «  carrière  ».

Devant cette impasse de l’utopie du travail, Gorz interpelle les syndicats  : «  Le syndicalisme ne survivra que s’il change. » Le virage qu’il les invite à faire est radical : il s’agit d’orienter les luttes sociales de manière à «  diminuer progressivement le travail à but économique  », pour récupérer du temps à soi, pour aussi faciliter la réintégration de tous les précaires, temporaires, intérimaires et chômeurs.

On peut prendre la mesure de la révolution culturelle (pas celle de Mao, ni celle de Bachand !) que Gorz appelle de ses vœux lorsqu’on se penche sur un volet de la dernière entente du Front commun avec le gouvernement Charest. En effet, on apprend que les augmentations de salaire seront plus importantes si le Produit Intérieur Brut augmente substantiellement. Ainsi, non seulement les salaires des employés du secteur public peinent-ils à suivre l’inflation, mais ils se retrouvent de surcroît accrochés à la drogue dure de la croissance économique. On voit mal comment les centrales syndicales pourraient viser la sortie progressive du travail salarié dans un tel contexte ! Voilà l’une des raisons pour lesquelles, à mon avis, le syndicalisme contemporain doit intégrer d’urgence l’écologie politique (et peut-être même la décroissance) à son discours.

Laissons les derniers mots à Gorz, qui semblent avoir été écrits hier  : «  La crise est, de fait, autrement fondamentale qu’une crise économique et de société. C’est l’utopie sur laquelle les sociétés industrielles vivaient depuis deux siècles qui s’effondre. (...) Cela veut dire qu’il nous faut changer d’utopie ; car tant que nous resterons prisonniers de celle qui s’effondre, nous demeurerons incapables de percevoir le potentiel de libération que la mutation présente contient.  »

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