Chez les rescapés de l’an 2010

Réveillon nostalgique

Dossier : L’utopie a-t-elle un avenir ?

Roméo Bouchard

Il faut savoir que depuis les années 2040, à la suite des pénuries alimentaires généralisées, des diminutions drastiques de pétrole disponible et du réchauffement du climat, l’alimentation des Québécois et des habitants de toute la planète a profondément changé, et on s’entend de plus en plus pour dire que tous s’en portent mieux.

En ce 25 décembre 2050, c’est avec nostalgie que la famille Tremblay, rescapée mystérieusement de l’an 2010, a organisé son réveillon, car partout autour d’elle, cette tradition a fait place à des fêtes populaires de fin d’année où le plat festif est un pain aux petits fruits, sucré à l’érable. Les bonbons sont désormais des mélanges de fruits sauvages séchés : canneberges, bleuets, chicoutais, airelles, argousiers, etc. Les bières, vins et alcools produits ici sont toujours aussi populaires ainsi que les produits dérivés du cannabis, maintenant légalisés. Le café, devenu trop cher, a été supplanté au quotidien par les boissons locales  : thé des bois et du Labrador, infusions de plantes locales, jus et sirops de fruits sauvages et cultivés.

La famille Tremblay aura dû investir toutes ses économies pour se procurer la viande nécessaire pour cuisiner une tourtière du Lac Saint-Jean et quelques préparations au jambon.

Limitation de l’élevage

La consommation de viande, en effet, est devenue très limitée. Les bonnes terres cultivables ayant dû être réservées pour la culture des céréales, des légumes, des fruits et des plantes à fibres (pour pallier à la diminution des matériaux synthétiques à base de pétrole), l’élevage d’animaux pour la consommation a été limité aux terres impropres à la culture et le prix des viandes est devenu inaccessible pour les consommateurs moyens. Au Québec, où l’industrie laitière a longtemps été dominante, on maintient toutefois une production laitière réduite. Les poules domestiques assurent, même en ville, la production d’œufs, tout en contribuant au recyclage des déchets organiques. En campagne, le cochon domestique joue souvent le même rôle. Pour le reste, les animaux servent principalement pour les fumiers qu’ils produisent, le maintien de la biodiversité et leur apport récréatif et social. La consommation de gibier est aussi sévèrement contrôlée, de même que celle des produits de la mer qui ont été décimés par la sur-pêche et la contamination des élevages transgéniques. Le rapport aux animaux est de moins en moins utilitaire.

La fertilisation des cultures provient essentiellement des composts organiques, des cultures de champignons fertilisants (mycorhizes) et de méthodes de cultures sur bandes permanentes empruntées à la permaculture.

Les ressources locales

Avec la rareté du pétrole, les importations et exportations de nourriture ont été diminuées de 80 %. Le transport d’aliments sur de longues distances par camion ou avion a été réduit au minimum. Les supermarchés ont fait place aux marchés locaux. Tous les pays sont forcés d’apprendre à utiliser leurs ressources locales pour produire leur nourriture. Les traditions des populations autochtones et des communautés ethniques servent de plus en plus d’inspiration dans ce retour à l’autonomie alimentaire.

Tous les espaces utilisables, en ville comme en campagne, sont désor­mais aménagés pour permettre les cultures végétales hiver comme été, grâce au développement de serres solaires et de jardins domestiques. Le soleil de minuit, dans les régions nordiques qui se sont considérablement réchauffées, fournit maintenant des quantités importantes de légumes qui sont transportées au sud par le chemin de fer électrique qui relie en permanence les régions du nord et du sud du Québec.

L’utilisation des pesticides et des engrais chimiques est en voie de disparition, en raison de la pénurie de pétrole qui entre dans leur composition et en raison des conséquences, maintenant documentées, de ces produits de synthèse sur la santé et la génétique ainsi que leur impact sur l’eau potable disponible. Avec le réchauffement de la température de 3 degrés au cours des 50 dernières années et les nombreuses catastrophes environnementales survenues dans les années 2020, l’eau potable et l’eau pour les cultures sont devenues un bien précieux et leur usage, en agriculture comme dans la vie courante, est strictement réglementé. Il en est de même pour l’usage des OGM et des nanotechnologies dans la production alimentaire.

L’impossibilité croissante d’utiliser une machinerie qui consomme beaucoup de carburant a obligé l’agriculture à délaisser en grande partie les cultures intensives et à privilégier les petites unités de production locales et diversifiées. Le cheval canadien, qu’on appelait autrefois « le petit cheval de fer  », a aussi repris du service.

Les ressources alimentaires liées au territoire et aux communautés s’avèrent les seules qui soient sûres et durables dans la société post-pétrole et post-libérale. Nous assistons à une retribalisation de la société et à la renaissance d’une société paysanne dans laquelle les médias virtuels planétaires­ remplacent avantageusement le tam-tam d’autrefois.

Ce soir les Tremblay, au cœur de Montréal, mangeront des légumes produits dans les serres qui recouvrent le toit de l’édifice qu’ils habitent. Des fruits locaux de plus en plus variés seront à l’honneur sur la table. Un cidre mousseux tiendra lieu de champagne, et un cidre de glace de liqueur. Un pâté aux bleuets leur rappellera le lointain Lac Saint-Jean.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Roméo Bouchard

Paysan instruit à la retraite dans le Kamouraska

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