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Harper, le nouveau premier ministre d’Israël

Lorraine Guay

Lors de son intervention à la deuxième conférence annuelle de la Coalition interparlementaire de lutte contre l’antisémitisme en novembre dernier, M. Harper a revêtu les habits de M. Nétanyahou au point de quasi lui voler son poste de premier ministre ! Qu’on en juge  : « Quand Israël, le seul pays au monde dont l’existence même est attaquée, fait l’objet d’une condamnation constante et ouverte, je crois que nous sommes moralement tenus de prendre position. Il est de notre devoir à nous tous de nous élever contre la diabolisation, les “deux poids, deux mesures” et l’atteinte à sa légitimité dont il fait l’objet (…) Tant que je serai premier ministre (…) le Canada prendra cette position, quel qu’en soit le coût. »

On remarquera le procédé intellectuel utilisé par le premier ministre pour justifier son appui inconditionnel : toute condamnation d’Israël est transformée systématiquement en condamnation de l’existence de cet État. Toute critique des politiques israéliennes est donc virtuellement impossible et s’attire ipso facto de lourdes accusations d’antisémitisme. Peu importe ce que fait Israël, on est moralement tenu de l’appuyer. Sur ce terrain, le Canada s’aligne pour devenir champion toutes catégories dans cette course folle à la défense inconditionnelle de l’impunité d’Israël. Il avalise la conception selon laquelle « Israël n’est pas tout à fait un État comme les autres et qu’il est d’abord la victime de la haine antisémite qu’il suscite fatalement et dont il doit impérativement se prémunir [1]. »

M. Harper n’a pas manqué d’ailleurs, lors de cette conférence, de faire référence à la Shoah pour s’assurer d’être au-dessus de tout soupçon et pour faire taire à l’avance toute critique de sa propre position. De toute évidence, il n’a pas retenu l’avertissement du philosophe français Étienne Balibar  : «  On ne devrait pas permettre à Israël d’instrumentaliser le génocide des juifs européens pour se mettre au-dessus des lois des nations.  »

Reprenant ses propos tenus lors du 60e anniversaire de la fondation de l’État d’Israël, M. Harper affirme « qu’Israël apparaît comme une lumière, dans un monde émergeant d’une obscurité profonde. Contre toute attente, cette lumière n’a pas été éteinte. Elle brille, confortée par les principes universels de toutes les nations civilisées : la liberté, la démocratie et la justice. » Les propos sont ambigus  : on ne sait si «  l’obscurité profonde  » fait référence au nazisme allemand et à tous ses prédécesseurs européens ou à ce monde barbare du Moyen-Orient et de la Palestine en particulier auquel Israël serait censé apporter «  la lumière de la civilisation  »… rien de moins, selon les termes des Pères fondateurs ou encore être « une villa dans la jungle  », selon les termes plus récents d’Ehud Barak [2], travailliste, ex-premier ministre et ministre de la Défense lors de l’opération Plomb durci qui a massacré la population et détruit Gaza en 2008-2009.

Mais comment nomme-t-on un État qui viole systématiquement, depuis sa fondation, toutes les dispositions du droit international en matière de comportement civilisé des nations ? Comment qualifier un État qui refuse obstinément de se plier aux centaines de résolutions des Nations unies et du Conseil de sécurité ? Avec la délicatesse qui la caractérise, l’ex-première ministre Golda Meir avait d’ailleurs déclaré : « l’ONU, mon cul ! » M. Harper, en se glorifiant de n’avoir pas obtenu de siège au Conseil de sécurité en raison du courage extraordinaire qu’il aurait manifesté à appuyer Israël contre vents et marées, entérine cette banalisation de l’ONU. Il opte pour la loi de la jungle.

La position de M. Harper est lourde de conséquences  : elle en dit plus sur le gouvernement canadien que sur Israël. En effet, appuyer l’occupation, la colonisation, le Mur de séparation, le blocus de Gaza, refuser de reconnaître les résultats de l’élection libre de 2006 parce ce que les Palestiniens et Palestiniennes «  n’ont pas voté du bon bord  », entériner des politiques qui contreviennent à la Convention internationale sur l’élimination et la répression du crime d’apartheid (1973), c’est mettre en péril une certaine conception de la démocratie. On ne peut concilier l’inconciliable  : la démocratie est incompatible avec les agissements actuels d’Israël et le premier ministre canadien se rend coupable d’une grave dérive quand il prétend appuyer Israël au nom de la démocratie.

Sa position met également en péril le droit international. Depuis son élection, M. Harper s’est fait le défenseur tous azimuts de la complaisance et du silence complice de la dite communauté internationale face aux violations du droit international par Israël. Comment en effet exiger de la Chine, de l’Iran et de plusieurs autres pays qu’ils respectent ce droit quand les pays occidentaux font une «  exception  » pour Israël et lui permettent de tout faire dans l’impunité la plus totale.

Quoi faire alors ? « Nous avons le devoir solennel de défendre les plus vulnérables, de contester les agresseurs, de protéger et de promouvoir les droits de la personne et la dignité humaine, chez nous et à l’étranger… » On aurait pu croire que M. Harper parlait des Palestiniens et Palestiniennes ! Pas un seul mot dans son discours pour ce peuple dont il appuie en fin de compte la disparition ! Le Canada manque ainsi gravement à ses devoirs et obligations envers le peuple palestinien.

La solidarité avec le peuple palestinien passe donc par une lutte idéologique intense contre les positions de M. Harper et compères, notamment celles de la Coalition interparlementaire de lutte contre l’antisémitisme dont le Bloc québécois a eu la décence de se retirer. Elle passe aussi par des actions concrètes comme la campagne de boycott, désinvestissement et sanctions contre l’apartheid israélien (www.bdsquebec.org), l’appui au projet de bateau canadien et québécois pour Gaza (www.bateaugaza.qc.ca). Enfin elle passe par des actions d’éducation populaire comme l’envoi de délégations ou encore la présentation de la pièce Sept enfants juifs par une troupe de théâtre appelée à se produire partout au Québec et qui contribue vraiment à «  ouvrir les yeux et les cœurs  ».

Peut-être M. Harper pourrait-il se présenter à de futures élections… en Israël  ?

NOTES

[1] Mouvements, no 33/34, mai-août 2004, Dossier «  Le sionisme est-il mort ? », Éditorial  : «  Peut-on parler normalement d’Israël ? », p. 6.

[2] Idem.

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