Dossier : L’utopie a-t-elle un avenir ?

Dystopie technologique

Normand Baillargeon

Mon utopie technologique, dont je vous ferai part dans un instant, est bien modeste, si du moins on la compare à ce qui est de nos jours envisagé, semble-t-il sérieusement, en sciences et en technologies. Pour le montrer, j’aimerais donc pour commencer toucher un mot de ces utopies dont la discussion est le pain quotidien de gens sérieux.

La singularité et ce qui peut s’ensuivre

Leur point de départ est typiquement l’idée d’un accroissement algorithmique de la puissance des technologies de l’information, qui double, selon la variable qu’on mesure, à tous les 12 mois environ (c’est une des formulations de la fameuse Loi de Moore). Pour donner un exemple concret, prenez l’ordinateur sur lequel travaillaient conjointement tous les chercheurs du MIT au début des années 1970 : en gros, on peut dire qu’il coûtait un million de fois plus cher et était mille fois moins puissant que votre téléphone portable. Imaginez, ce qui est plausible, que cette croissance se poursuive. Un ordinateur aussi puissant qu’un cerveau humain sera donc développé. Puis lui-même en développera d’autres, plus puissants que lui, et ainsi de suite. Ce moment hypothétique où la technologie prend le relais de l’humanité et fait, mieux que nous, tout ce que nous savons faire, est appelé la « singularité ». Certains l’annoncent pour d’ici une quarantaine d’années.

Diverses avenues seraient alors possibles qui conduisent à des utopies – ou à leur contraire, des « dystopies ». On peut regrouper ce qui est prédit sous le sigle GNCI, qui désigne les quatre disciplines préparant ce nouveau monde du transhumain : la Génétique, la Nanotechnologie, la Robotique et l’Intelligence artificielle. Ce que certains évoquent laisse loin derrière la science-fiction la plus débridée. Voyez plutôt. On envisage la possibilité de télécharger notre « esprit » dans des machines et d’acquérir ainsi une quasi-immortalité en changeant notre corps actuel pour un corps de silicone. On envisage la création de milliers de nouvelles bactéries, de nouveaux animaux, de nouveaux virus, sans oublier le clonage humain devenu courant. On envisage des technologies au niveau atomique capables de résoudre à faible coût une infinité de problèmes allant de l’obtention d’énergie à la guérison d’innombrables maladies par le recours à des « assembleurs moléculaires » (annoncés par certains experts pour dans moins de 20 ans). Les usages néfastes et les dangers prévus sont à l’avenant et je ne m’y arrête pas.

Je regarde tout cela du coin de l’œil, tour à tour fasciné, amusé, inquiet et ne sachant trop que penser. Mais je me dis aussitôt que ce qui est choquant, c’est que nous possédons déjà, avec l’ordinateur tel qu’il est aujourd’hui, de quoi apporter une notable contribution à la résolution d’un problème capital de notre temps et que rien n’est fait en ce sens.

Une modeste utopie technologique

Ce problème est économique : c’est la coordination, autrement que par le mécanisme du marché (plus ou moins libre) ou que par la planification centrale, des souhaits des consommateurs et des producteurs, puis de l’allocation des ressources permettant de réaliser les uns et les autres. Ce problème est résolu, mais déplorablement, dans les modèles économiques existants. C’est qu’ils génèrent des externalités négatives, sont inefficients dans leur utilisation des ressources et donnent aux biens et services des prix qui ne tiennent pas compte du coût social de leur production ; c’est aussi qu’ils induisent chez chacun de nous des comportements qui nous déshonorent – et qui foulent au pied la solidarité et l’équité. Comment se fait-il alors que si peu d’économistes (ou quiconque est en mesure de le faire) aient cherché à développer des modèles utilisant l’ordinateur pour imaginer autre chose ? Je l’ignore. Mais c’est en tout cas terriblement triste. Je salue donc Michael Albert et Robin Hahnel, qui comptent parmi ceux qui ont le mérite de poser ce problème et d’en esquisser une possible solution. Nos ordinateurs sont en mesure de traiter des desi­dérata de consommation de gens réunis en conseils de consommation, d’en déterminer en première approximation les prix en se basant sur l’année écoulée et sur diverses variables comme les changements démographiques, de goût et ainsi de suite ; ils peuvent aussi prendre en input les desiderata de travail des gens réunis en conseil de production et indiquer ce qui sépare les projets de consommation des projets de production ; et faire converger tout cela, par itérations, vers un plan faisable où les ressources alloués sont ventilées. Nul doute que la quantité d’Information à traiter est immense, qu’il faudra corriger, adapter, revoir. Mais Hahel et Albert font le pari que c’est possible. Le plus beau, avec cette utopie, est qu’il est possible dès à présent, par simulation, de constater si ça peut marcher ou non. Quelqu’un de compétent est tenté par le défi ?

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