Dossier : L’utopie a-t-elle un avenir ?

L’utopie du Dieu impuissant

Jean-Claude Ravet

L’Apocalypse, qui signifie en grec révélation, est le dernier livre de la Bible chrétienne. Il révèle un aspect fondamental du christianisme dont témoignent à leur manière les théologies de la libération. Le Dieu de l’histoire auquel la Bible rend hommage à travers les écrits des prophètes dénonçant les pouvoirs politiques, sociaux et religieux, le Dieu caché parmi les événements historiques, dont la foi sait reconnaître les signes et la présence, le Dieu des pauvres et des humiliés, qui les accompagne inlassablement dans leur longue marche vers la libération, ce Dieu-là est tout entier impuissance et fragilité.

Ce livre de la Bible ne révèle pas l’avenir. Il est le récit symbolique dénonçant l’éternel présent, celui de l’oppression, du pouvoir dominateur, des maîtres du monde. Il représente Dieu comme agneau sacrifié. L’histoire décrite est gorgée de sang. Le sang des innocents sacrifiés sur l’autel de la voracité marchande, du luxe indécent de l’oligarchie s’autoproclamant bienfaitrice de l’humanité. Le Dieu dont on fait la louange est le Dieu vaincu, le Dieu des vaincus. Le Dieu totalement absent des lieux de domination. Crucifié aux côtés des crucifiés de l’histoire. Véritable subversion en ces temps où les maîtres du monde se disaient héritiers du Ciel. Mais dans cet éternel recommencement du même massacre émerge le rêve de Dieu. La justice, le partage, la solidarité avec les victimes innocentes. Ce rêve est souffle et inspiration. Il est l’utopie qui anime sans cesse la marche des exclus. Ce Dieu impuissant est force qui soulève. Avec lui se tiennent debout les esclaves affrontant les maîtres qui cherchent à les soumettre.

Le rêve de Dieu

Le Dieu crucifié est la terreur des idoles qui pétrifient la vie en se l’appropriant pour rendre impuissants ceux qui les servent. Un Dieu impuissant c’est, au contraire, l’esprit qui vivifie. Il ressuscite : il soulève les «  morts », ceux qui sont écrasés par le poids de la réalité, enchaînés à ses diktats, soumis à sa fatalité. Pour lui, il n’y a pas d’autres miracles que l’agir et la parole des hommes et des femmes qui, reconnaissant sa présence parmi eux, aux côtés des affamés, des asservis, des exploités, des laissés-pour-compte, s’insurgent contre la réalité, les idoles et leur mirage. Ceux-là agissent sans Dieu, mais dans le rêve de Dieu, pour libérer les asservis et le Dieu asservi. Ils répondent à la prière que Dieu leur adresse dans son impuissance. La communauté de ceux et celles qui écoutent cette prière, les premiers chrétiens l’ont nommée d’un mot très laïque et politique, l’Église – ekklesia en grec –, l’assemblée délibérante, le peuple rassemblé en tant qu’acteurs dans la cité.

L’annonce du jugement dans l’Évangile de Matthieu est sans appel (au chapitre 25). Les gens qui disent « Seigneur, seigneur  », et disent le servir, ce ne sont pas nécessairement les amis de Dieu. Mais ceux et celles qui libèrent les exploités, rassasient les affamés, rompent les chaînes des esclaves, tendent la main aux exclus, le sont même si ces personnes n’ont aucune idée de Dieu. C’est là la vérité du Dieu de l’histoire, du Dieu incarné dans le monde, dépouillé de sa condition divine.

Le Dieu ainsi dévoilé n’est pas la fin de la transcendance. Au contraire, elle en est la célébration au cœur du monde, au fond de l’être, au creux de la vie. La chair en est sa digne demeure, la parole sa plus belle expression. Le ciel et la terre s’embrassent. Il n’y a plus de séparation entre le sacré et le profane. Les premières communautés chrétiennes dans leur langage codé de résistance l’ont bien décrit dans le récit de la mort de Jésus. Le voile du temple qui séparait le peuple du Saint des saints, cet espace où seuls les grands prêtres avaient le droit de pénétrer parce qu’imprégnés de la présence de Dieu, est déchiré. Le ciel s’unit à la terre, le peuple fait irruption dans le pré-carré divin des prêtres.

Cette transcendance est scellée, enfouie dans le monde. Dans la chair du monde et de l’humanité. Elle est faite de la même fibre que la justice et que l’égalité. Que la dignité. Elle a le goût de la Terre et de la louange. Le goût du pain partagé.

ARTICLE ÉCRIT PAR
Jean-Claude Ravet

Rédacteur en chef de la revue Relations

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