L’affaire Mortara et l’antisémitisme chrétien

No 29 - avril / mai 2009

Gérard Da Silva

L’affaire Mortara et l’antisémitisme chrétien

Lu par Normand Baillargeon

Gérard Da Silva, L’affaire Mortara et l’antisémitisme chrétien, Paris, Syllepse
2008, 286 p.

Que fait ces jours-ci Benoît XVI dans son Vatican ? Réponse : il tente d’apaiser la communauté juive. Mais il faut dire qu’il a lui-même mis le feu aux poudres en levant, fin janvier, l’excommunication de Mgr Richard Williamson.

Ce dernier appartient à un groupe de catholiques particulièrement délirants et qui sont en rupture avec l’Église depuis Vatican II. Fin janvier, Benoît XVI, lui-même particulièrement réactionnaire, a donc réintégré la brebis galeuse, avec laquelle, il faut le dire, il a bien des points communs. Or cette dernière, en guise de remerciement, a donné des interviews durant lesquelles elle a tranquillement exposé son négationnisme. Par exemple : « Je crois qu’il n’y a pas eu de chambres à gaz. [...] Je pense que 200 000 à 300 000 juifs ont péri dans les camps de concentration, mais pas un seul dans les chambres à gaz. »

Déplorable ? Certes. Mais ce faisant, Williamson s’inscrit tout à fait harmonieusement dans l’immémoriale tradition d’antisémitisme de l’Église. Car il faut le dire : ce que Williamson récuse, ce sont, au mieux, des déclarations d’intention toutes récentes – en particulier celles de Vatican II (1965) et de son Nostra Aetate, cette déclaration qui rejette l’antisémitisme et qui demande de mettre fin à l’accusation de déicide sans cesse lancée contre les juifs.

Pour ne rien oublier de ce lourd passé et pour apprécier comme il se doit ses relents actuels, rien de tel que de lire le dernier ouvrage de Gérard da Silva. Ce dernier nous avait auparavant gratifiés d’un salutaire Contre Benoît XVI. Le Vatican ennemi des libertés. Cette fois, dans L’affaire Montara et l’antisémitisme chrétien, à travers cette singulière et tragique affaire et quelques autres, il dresse un large et troublant portrait de l’antisémitisme chrétien.

Rappelons les faits. En juin 1858, Edgardo Mortara (il mourra en 1940) a six ans et il vit à Bologne avec ses parents juifs. Ayant été récemment malade, l’enfant a secrètement été baptisé par une servante. Une nuit, la police pontificale, avec la complicité des forces de l’ordre de Bologne, va donc s’en emparer pour l’enlever à sa famille et l’élever chrétiennement. Il deviendra prêtre à la suite de ce kidnapping de devoir divin, qui est loin d’être unique. À travers l’histoire de Mortara et d’autres qu’il raconte, da Silva brosse le portrait du profond antisémitisme doctrinaire de l’Église.

Da Silva retourne soigneusement toutes les pierres de ce sordide jardin et, si ce qu’il donne à voir n’est pas joli du tout, le devoir de mémoire nous demande de le contempler. Le devoir de mémoire, mais aussi le souci du présent. Car il n’est pas sans intérêt de rappeler que le kidnapping d’Edgardo avait été commandé par le pape d’alors, Pie IX, lequel a été béatifié par Jean-Paul II. Et aussi que Benoît XVI envisage de canoniser Pie XII, le pape de la collaboration avec les nazis, celui dont Prévert aimait à rappeler qu’il a fait son chemin de croix gammées.

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