Entretien avec Frédéric Back

L’homme au grand fleuve

Sophie Vaillancourt

Quand on entend parler Frédéric Back sur la souffrance des animaux et la détresse de l’environnement, sa voix est toujours aussi claire. Sans jamais lever le ton, le message est tranchant. « Aujourd’hui, on ne parle que d’argent, de pétrole et de rendements. La crise monétaire a relégué la question environnementale au troisième rang des préoccupations de notre société. Beaucoup de gens se fichent pas mal de la vie qui nous entoure. »

En 1994, j’ai rencontré Frédéric Back à Strasbourg, la ville de son enfance alsacienne. Il venait y présenter son nouveau film, Le fleuve aux grandes eaux. À plus de 70 ans, à l’époque il avait déjà une calme énergie. On aurait dit un combattant qui ne s’étonne plus des atrocités auxquelles il fait face.

C’est 15 ans plus tard que l’image devient limpide quand il dit qu’en matière de sauvegarde de l’environnement, « on est dans une guerre. Il y a des gens qui voient la stupidité qui prévaut dans la masse de la population et qui essaient d’y faire contrepoids. »

Devant l’ampleur du problème, « mes petits dessins semblent tout de même ridicules. Mais c’est tout ce que je peux faire. Et j’espère pouvoir marquer les gens et les sensibiliser sur la portée de nos gestes et peut-être faire changer les comportements. »

Pour lui, le Saint-Laurent qui faisait partie de la vie des gens d’ici est devenu un inconnu. « Les Québécois n’ont plus conscience de ce qu’est le fleuve et de son importance. » Dans sa réflexion sur notre société de consommation, cette ignorance fait certainement l’affaire de certains.

Changer de vie

En 1949, il arrive au Québec au moment où le projet de la Voie maritime du Saint-Laurent prend son essor. «  On a tout fait pour attirer les bateaux et leur permettre de rejoindre les Grands Lacs afin d’aller jusqu’à Chicago. »

Typiques de l’être humain, les besoins changent tout le temps. Il nous en faut toujours plus. « Aujourd’hui, on voit des « cathédrales » circuler sur le fleuve, mais on n’a pas l’idée d’adapter les bateaux en fonction du lieu où ils naviguent. On imagine plutôt d’adapter la géographie du lieu en question. » Pas étonnant qu’on en revienne perpétuellement au projet de creusage du fleuve.

À plus de 80 ans, Frédéric Back n’arrive pas à essuyer sa tristesse devant le constat des agissements des humains. Dans les années 1950, il y avait des chalets et des plages le long du fleuve Saint-Laurent. « Il y avait aussi beaucoup de pollution. Mais on avait au moins l’excuse de ne pas savoir ce qui se passait. Aujourd’hui, on le sait, mais rien ne change. »

Pour celui qui a contribué à fonder le GREMM, le Groupe de recherche et d’éducation sur les mammifères marins, « on ne veut pas comprendre que toutes les espèces sont interdépendantes. Ce qui arrive aux bélugas, aux baleines, aux bancs de morues ou à la forêt c’est aussi ce qui nous arrive. Le fleuve étouffe par manque d’oxygène ; ailleurs dans les océans, l’acidité fait mourir les coraux. Le grand public, lui, s’en fout, car il ne voit pas ce qui se passe. Il voit juste son propre mieux-être. Et pour le distraire des choses importantes, on organise à répétition toutes sortes d’événements, par exemple, à coups de millions de dollars, les Jeux olympiques. »

Sa révolte personnelle n’est pas sur le point de s’éteindre. Quand on voit les géants de l’industrie agroalimentaire, « on peut dire qu’on s’est aussi foutu de ce que disait Rachel Carson dans son livre le Printemps silencieux. Dans nos campagnes, on a bien éliminé le DDT, mais il a été remplacé par d’autres produits chimiques qui aboutissent toujours dans les cours d’eau et qui remontent la chaîne alimentaire pour se retrouver dans nos assiettes. »

Après autant d’années de combat pour l’environnement « je m’aperçois qu’il faut toujours ramer à contre-courant », dit-il, et sans chercher le succès, c’est là qu’il pense l’avoir rencontré. « Sans être héroïque, on peut réussir à créer une lueur dans cette noirceur. Car après tout dans cette vie qui peut être à la fois terrible et magnifique, l’humanité a développé les connaissances qui la rendent capable de faire des choses merveilleuses... si elle cesse enfin d’être égoïste. »

P.-S.

Sophie Vaillancourt

Journaliste

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