Dossier : Le Saint-Laurent en (...)

Le Saint-Laurent en eaux troubles

Encore et toujours modeler la nature !

Depuis cinq ans la Commission mixte internationale se penche sur le problème du contrôle des débits d’eau du barrage Moses-Sanders. L’enjeu économique est tel que l’organisme n’a pas même adopté les conclusions de ses propres experts. Une nouvelle échéance est fixée en juin prochain. À voir ce que deviendront les belles idées environnementales.

Nous construisons nos maisons et nos chalets le long des berges des lacs et des rivières ; puis nous tentons d’empêcher que le niveau de l’eau monte ou descende, afin d’éviter que nos maisons soient submergées ou pour garantir que nous aurons facilement accès à l’eau. Nous construisons des ports afin que les bateaux des mers ou des lacs puissent y accéder et, cette fois encore, nous cherchons à contrôler les niveaux d’eau – dans ce cas, pour assurer que la profondeur permettra le transport d’un maximum de marchandises. Nous construisons des quais pour nos bateaux récréatifs, puis nous demandons aux gouvernements de hausser ou d’abaisser les niveaux d’eau, selon que nos quais sont à sec ou submergés. Nous construisons des barrages pour produire de l’électricité avec les eaux des rivières et nous en contrôlons le débit de manière à produire assez d’énergie pour satisfaire les besoins des êtres humains.

Ces scénarios se répètent sur toute l’étendue des Grands Lacs et du bassin du fleuve Saint-Laurent. Nous cherchons perpétuellement à contrôler le débit naturel des eaux pour satisfaire nos besoins, plutôt que d’ajuster notre manière de vivre afin de l’harmoniser avec les changements naturels de notre environnement. Nous voulons contrôler et manipuler la nature selon ce qui nous arrange, plutôt que d’apprendre à vivre avec elle. Le lac Ontario et le fleuve Saint-Laurent sont emblématiques des effets néfastes de nos efforts incessants pour contrôler la nature.

Le fleuve le plus menacé

Durant les 50 dernières années, la perturbation des débits naturels et des variations des niveaux d’eau par le barrage hydroélectrique de Moses-Saunders, à Cornwall-Massena, a eu des conséquences négatives dramatiques sur le lac Ontario et sur le fleuve Saint-Laurent. Des conséquences sérieuses là où justement les décisions ont été prises dans le but d’en minimiser les fluctuations afin de protéger les propriétés des riverains.

La Commission mixte internationale (CMI) pour l’étude du lac Ontario et du fleuve Saint-Laurent a conclu qu’en raison de l’importante diminution des fluctuations naturelles dans cette région, « il y a eu une réduction de 50 % des marais et de la végétation flottante depuis l’implantation de cette régulation, à la fin des années 50. Durant cette même période, il y a eu un accroissement de 29 % des marais émergents où prédomine la massette (quenouille à large feuille) ». Ces transformations des systèmes situés près des berges ont eu des conséquences dramatiques pour les poissons, pour les amphibiens, pour les oiseaux et pour toutes les plantes et les animaux sauvages qui, pour vivre, dépendent de ces milieux.

L’organisme American Rivers a désigné le fleuve Saint-Laurent comme étant le quatrième fleuve le plus menacé en Amérique du Nord et cela en raison des dommages causés à l’écosystème par ce barrage. Depuis sa construction, les fluctuations des niveaux d’eau en aval du barrage ont varié de manière plus importante qu’en amont, et ce, afin de compenser les effets de la stabilisation des niveaux du lac Ontario [1]. C’est ce qui explique que les effets du barrage sur les écosystèmes ont été moins graves en aval qu’en amont.

Contrôler le débit

La Commission mixte internationale (CMI), une organisation canado-états-unienne, prend les décisions relatives aux débits d’eau qui traversent le barrage hydroélectrique de Moses-Saunders. Au terme d’une étude d’experts de cinq années, on y a proposé en mars 2008 l’adoption d’une nouvelle stratégie. Les experts mêmes de la CMI mettaient de l’avant une stratégie environnementale que l’organisme a décidé de ne pas appuyer. Ses membres ont plutôt opté pour une stratégie visant certaines précautions environnementales, mais dont l’objectif premier était de minimiser les effets négatifs sur les propriétaires riverains. Une fois de plus, ce sont les besoins humains qui ont eu préséance.

Les nouvelles propositions du CMI ont suscité un tollé général. Aucune mesure n’y était prévue pour s’assurer que les variations saisonnières et annuelles des niveaux d’eau permettraient de restaurer les marais du lac Ontario et ceux de l’aval du fleuve Saint-Laurent. Des lieux d’une importance cruciale pour un grand nombre de poissons, d’animaux et de plantes sauvages, qui s’y reproduisent et s’y nourrissent. Devant cette agitation, la CMI a décidé de se retirer pour demander aux différents niveaux de gouvernement de travailler avec elle à concevoir une nouvelle stratégie. Son objectif est de mettre de l’avant des « débits plus naturels tout en respectant d’autres intérêts ». On attend ce document en juin 2009.

Le cas de l’amont du fleuve Saint-Laurent

Le groupe de travail environnemental de la CMI a conclu que l’écosystème en amont du fleuve est beaucoup plus dynamique que celui en aval. Ce dernier est lourdement influencé par les débits de la rivière des Outaouais et de ses affluents. En cherchant une stratégie qui protégera les utilisateurs du fleuve, nous devons nous assurer qu’une fois de plus nous ne porterons pas atteinte à l’écosystème de sa section située en amont. Parmi les effets négatifs et positifs envisageables de la stratégie que privilégient ses experts techniques, la CMI mentionne :

• Des gains pour les bateaux récréatifs en aval du barrage, sauf pour le lac Saint-Pierre, où ses effets sont neutres.

• Une amélioration de la navigation récréative autour de Montréal.

• Un important avantage pour la société Hydro-Québec.

• Des conséquences légèrement négatives pour la navigation commerciale à Montréal, mais loin d’être statistiquement significatif.

• Des dangers d’inondation en amont causant des problèmes d’érosion des berges.

• Des impacts négatifs sur la reproduction de la guifette noire, sur l’habitat de certaines espèces de grenouilles, ainsi que sur celui du rat musqué.

La stratégie à mettre de l’avant doit limiter ces effets négatifs. La sauvegarde et l’amélioration de la santé des écosystèmes naturels ne sont pas moins importantes que le respect de la pratique des loisirs nautiques et du commerce des marchandises. Mais cela implique que nous devrons ajuster nos attentes d’humains de manière à nous considérer comme faisant partie de l’écosystème et non pas comme son dictateur suprême.

Pour en savoir plus :

• Clinton Edmonds and Associates Limited, Lake Ontario and St. Lawrence River - Changes in the Institutional Structure and Their Impact on Water Levels, 1950-2001, Report to International Lake Ontario-St. Lawrence River Study Board, January 2002.

• International Lake Ontario - St. Lawrence River Study Board, Options for Managing Lake Ontario and St. Lawrence River Water Levels and Flows, March 2006.

•American Rivers, America’s Most Endangered Rivers : 2008 Edition, March 2008.

• International Joint Commission, Your Guide to the IJC’s Proposed new Order of Approval and Plan 2007.


[1L’aval : direction vers laquelle coule l’eau. L’amont : direction d’où provient l’eau.

Thèmes de recherche Ecologie et environnement
Vous avez aimé cet article?
À bâbord! vit grâce au soutien de ses lectrices et lecteurs.
Partager sur        

Articlessur le même thème