La CIA et la fabrique du terrorisme islamiste

No 29 - avril / mai 2009

Mahmood Mamdani

La CIA et la fabrique du terrorisme islamiste

Lu par Mouloud Idir

Mahmood Mamdani, La CIA et la fabrique du terrorisme islamiste, Paris, Demopolis, 2008, 330 p

Le travail de l’historien ougandais Mahmoud Mamdani s’impose plus que jamais. La lecture de La CIA et la fabrique du terrorisme islamiste nous prémunit de toutes sortes de simplismes. Ainsi, on comprend qu’il est en effet aisé de répercuter toutes les approximations que l’on entend au sujet de ce spectre souvent agité que l’on nomme l’islam politique. Les artisans de cette agitation sont, d’une part, les blocs hégémoniques (haute hiérarchie militaire, services secrets, importateurs rentiers contrôlant les secteurs clé de l’économie locale) au pouvoir dans certains États arabes ou musulmans et, d’autre part, leurs parrains impérialistes. Elle sert tout autant à pérenniser des régimes iniques au prétexte de lutte à l’obscurantisme qu’à maintenir des équilibres régionaux en harmonie avec l’ordre mondial unipolaire et hégémonique qui caractérise l’actuel système mondial. S’agissant de l’espace géoculturel musulman, face au verdict des urnes susceptibles de donner des résultats hostiles aux intérêts de ses classes dominantes, l’« Occident » fait le choix de la stabilité sur celui de la démocratie. La stabilité des baïonnettes et des casernes, bien entendu.

Mamdani met en évidence le manque de perspective historique et analytique prévalant à propos de cette partie du monde. Une panoplie de concepts se pavanent d’un champ disciplinaire à un autre. Le facteur explicatif surdéterminant prisé par les spécialistes patentés est sans conteste l’élément religieux. Outre la portée essentialiste d’un tel réductionnisme, il y a surtout lieu de déplorer la légèreté avec laquelle des concepts fort différents sont déclamés sans véritable effort de théorisation : islamisme, populisme, fondamentalisme, traditionalisme et conservatisme sont autant de concepts sensés rendre compte du rapport que l’élément religieux entretient avec l’ordre politique et avec la réalité sociale. De plus, la surdétermination octroyée au facteur religieux ne s’encombre nullement de la complexité qu’il faudrait déployer pour rendre justice à la dimension prophétique que les masses populaires de la région investissent dans l’imaginaire religieux.

Cet appel à la nuance ne vise pas à sous-estimer le danger de l’intégrisme, pas plus qu’il ne consiste à dédouaner les actes violents et obscurantistes de certaines variantes de l’islamisme politique. Loin s’en faut, nous pensons plutôt que le plus grand service à rendre à ces sociétés est encore de bien comprendre les soubassements sociopolitiques de la dérive actuelle afin de bien cerner les leviers et les outils sur lesquels il faudrait miser en vue d’un véritable effort de repolitisation démocratique et d’émancipation des mentalités. Surtout en vue de montrer aux masses populaires de ces sociétés en quoi la réponse islamiste est loin d’être à la hauteur des exigences de ruptures antisystémiques [1] qui s’imposent ici avec force.

La perspective historique préconisée par Mamdani est essentielle en ce qu’elle permet, notamment « de se replacer à un moment où le projet de l’islam politique était de faire entrer de plus en plus de peuples musulmans dans l’arène politique, d’augmenter la participation politique à travers la mobilisation de masse ». La finesse de l’analyse ne devrait pas perdre de vue ici que cet effort de « participation politique » se fait dans un contexte d’assujettissement et de domination politique. L’islam politique, devant les méfaits de la déculturation coloniale, doit aussi être compris comme un avatar politique de cet effort de recouvrement de la personnalité musulmane originelle spoliée par la domination étrangère. S’inscrivant dans le cadre des études postcoloniales, la réflexion de Mamdani souligne qu’alors « que la quête d’un État islamique dans une société à majorité musulmane avait commencé dans la période coloniale, celle d’un État idéologiquement islamiste constitue plutôt un phénomène postcolonial. Elle est née d’une critique de l’islam politique comme projet sociétal n’aboutissant qu’à un banal État-nation dans une société à majorité musulmane. » Mais tout cela est aussi contemporain d’un contexte de guerre froide et d’endiguement à tout prix du communisme et des idéologies séculières.

Par ailleurs, la dimension résolument progressiste et anti-impérialiste de l’islamisme politique est de faible portée. Mamdani nous dit qu’un « islamisme de droite était préoccupé par la question du pouvoir et était allergique aux mouvements de masse. Par conséquent, soit il s’associait aux formes de pouvoir existantes – comme la monarchie saoudienne ou le régime de Zia Ul Haq au Pakistan –, soit il était condamné à rester un groupe marginal. C’est de ce cul-de-sac que la dernière phase de la Guerre froide et la stratégie états-unienne l’ont sauvé. » Ainsi sont jetées les bases d’une alliance, au prétexte de lutte au marxisme et à l’Union soviétique, entre la CIA du président Reagan et différentes variantes du « Djihad international ». Il faut lire le livre pour éviter les raccourcis et la facilité conspirationniste à cet égard.


[1Samir Amin, La déconnexion : pour sortir du système mondial, Paris, La Découverte, 1986. Voir le cinquième chapitre : « Y a-t-il une économie politique du fondamentalisme islamiste ? »

Thèmes de recherche Etats-Unis, Moyen-Orient, Livres
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