Dossier : L’utopie a-t-elle un (...)

Dossier : L’utopie a-t-elle un avenir ?

Utopie = No future

Queer et utopie : deux mots qui n’ont guère fricoté ensemble. Révolution et queer encore moins. Et pourquoi en serait-il autrement  ? Il y a beaucoup de bonnes raisons de ne pas le déplorer. Si par utopie, on veut dire non un espace ou une simple volonté de transformer le monde, mais une projection temporelle sur un axe linéaire, c’est-à-dire un futur utopique et donc antérieurement modelé pour un grand nombre, la réaction anti-modernisme est sans doute salutaire.

Vu ce qu’on donné les grands récits du XIXe et du XXe siècles qui annonçaient les grands soirs, y basta la revolution  ! D’autant qu’en matière de révolution sexuelle, on a bien vu le piège à cons au sens étymologique du terme que ce fut. Les minorités sexuelles et de genre n’ont-elles pas été les grandes oubliées des entreprises révolutionnaires  ? Et quand un vieux marxisme continue d’inspirer son pendant féministe matérialiste, c’est pour nous enjoindre à un abolitionnisme décapant : le monde sera meilleur quand il n’y aura plus de genres. source majeure de domination et d’aliénation, lorsque la différence sexuelle aura disparu. Le manque d’attrait des utopies politico-sexuelles de ce type réside sans doute, pour reprendre une formulation de Jameson, dans le fait qu’elles proposent immanquablement une «  réduction du monde  ». Supprimons les causes de l’aliénation en giclant les déterminations historiques et sociales, sources de trouble, asexuellisons la planète comme dans la science-fiction féministe d’Ursula Le Guin  : l’utopie matérialiste (et cela vaudrait pour Monique Wittig) carbure à la négation, propose toute une série d’ablations et d’exclusions, éjecte le capitalisme en lui substituant une triste économie morale de la pénurie.

La théorie queer états-unienne

Curieusement et par d’autres chemins, la théorie queer états-unienne de la première vague se laisse séduire par les sirènes d’une autre forme de négativité, plus pernicieuse celle-là, en ce qu’elle se loge dans l’intériorité même, pénètre la subjectivité qu’elle psychise à outrance, la déconnectant des réalités politiques et subculturelles. Il n’est que de voir la tronche des futuritées queer (ou simplement très gay  ?) récentes, élaborées par des critiques en faveur d’un « no future  », inspiré de la négativité psychanalytique et de la pulsion de mort (Edelman et Dean qui embrayent sur Bersani). Ah ! le plombage psychanalytique  : rien de tel que la psychanalyse pour vous brider ou vous rétrograder, pour vous faire croire à la pureté du privé ou de «  l’intime  » comme on dit. Vous sortir du «  privé qui est politique  ». Pour ne pas parler des récentes politiques de la vulnérabilité, mâtinées d’une mélancolie antique et scélérate, prônées par la reine récalcitrante de la théorie queer, j’ai nommé Judith Butler, avec son Défaire le Genre qui gagnerait à être rebaptisé Défaire Gender Trouble.

En effet, si la première Butler, de Gender Trouble (Trouble dans le Genre) à Excitable Speech (Le Pouvoir des Mots) en gros, suivait le scénario de la prolifération des genres et donc des minorités sexuelles et de genre dans Gender Trouble, Défaire le genre impose curieusement une lamentation sur le poids indescriptible des normes de genres qui nous tueraient. D’autant plus étonnant que, foucaldisme oblige, la norme dans Gender Trouble constituait auparavant un champ d’intervention, certes ambivalent, mais autrement plus flexible et ouvert aux détournements que la loi. Décidément la théorie queer n’est pas douée pour l’imagination utopique et il n’est pas sûr que les choses s’arrangent pour autant quand elle saute dans les devenirs, les multiplicités deleuziennes, les flux qui croisent les lignes de fuite...

Alors la queerutopia : un non-sens ? Peut-être pas si l’on considère que la radicalité utopique, qui constitue le véritable frein de l’entreprise, avec son imaginaire souvent totalitaire et téléologique, fonctionne mieux quand elle est spatialisée, participe non du territoire mais des frontières repoussées. C’est dans les subcultures sexuelles généralement urbaines et non dans la théorie queer de la première vague, dans les microsphères et à un niveau micropolitique que fonctionne à plein – et pour l’instant – la sexoethnogenèse, facteur de transformation sociale dont parlait Gayle Rubin, véritable soldat inconnu de la théorie queer en action. Les utopies queer, si elles existent, sont celles qui misent paradoxalement plus sur des espaces, des lieux que sur le futur, qui instaurent une tradition utopique même si cela peut paraître contradictoire dans les termes. San Francisco est de ce point de vue la ville des utopies sexuelles et de genre réalisées et sitôt bousculées. Modestes mais efficaces, elles permettent de tempérer les mouvements théoriques abstraits puisqu’elles procèdent des expériences des minorités concernées, sans recourir à la hache de la réduction, de l’abolition ou de l’ablation au profit de la prolifération.

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