Dossier : L’utopie a-t-elle un avenir ?

Le féminisme, une utopie pragmatique

Lori Saint-Martin

Le féminisme est pluriel, l’utopie s’invente sous des formes multiples [1] . Tentons de préciser tout de même leurs liens  : vision politique et sociale, le féminisme comme force de transformation a nécessairement un lien avec l’utopie. Comment changer le monde sans le rêver autrement ? Utopie sans cesse à redéfinir, à porter ailleurs. Comment changer le monde avec les rêves d’hier ?

L’utopie féministe est une utopie agissante et non seulement pensée (même si le féminisme est aussi un système de pensée) : une série de gestes, de combats personnels et collectifs, un mouvement au double sens d’organisation politique et d’avancée. Une utopie pragmatique, en somme, une utopie concrète.

Dans la vie des femmes, tout a changé. Dans la vie des femmes, rien n’a changé.

Depuis une quarantaine d’années, il est vrai, tout a changé  : vaste réforme législative destinée à lever les inégalités de droit entre les sexes, possibilité de disposer de son corps grâce à la contraception (et à l’avortement en dernier recours), reconnaissance des con-joints de même sexe, gains spectaculaires en éducation et en emploi, érosion des mentalités sexistes, réflexion sur le phallocentrisme de la langue et mouvement de féminisation, présence et visibilité accrues sur la scène culturelle, autonomie financière et d’action grandissante. Dans les années 1960, imaginer les femmes installées au volant d’un autobus de la ville, majoritaires dans les cours de médecine ou simplement autorisées à ouvrir un compte en banque sans la signature de leur mari aurait relevé de l’utopie au sens négatif, de la chimère ou du beau rêve impossible. Tout cela s’est réalisé grâce à un utopisme très pragmatique et à force de luttes, de revendications et de sacrifices dont on a déjà presque perdu le souvenir collectif.

Pourtant, et malgré toutes ces avancées, il reste de nombreux domaines où rien n’a changé, ou si peu  : écart salarial, violence, pauvreté, sous-représentation politique, menaces planant sur les droits considérés à tort comme acquis (l’avortement au premier titre), réduction du financement pour les groupes venant en aide aux plus démunies, persistance des stéréotypes et de l’homophobie, backlash masculiniste, surcharge domestique, tyrannie toujours plus grande de la jeunesse, de la minceur et de la beauté. En somme, atteindre dans le monde réel l’égalité pourtant garantie par les lois demeure une utopie. Mais pas la même utopie qu’il y a 40 ou même 10 ans : la cible a bougé, les visées aussi. Utopie : ce qui fait progresser et qu’il faut sans cesse laisser derrière.

Mais au fait, de quel féminisme parlons-nous ? Au risque d’énormes simplifications, disons que les réformistes, les plus pragmatiques, ont entrepris un immense ménage des lois et y ont fait inscrire le principe de l’égalité des sexes, un dessein utopique au moment où elles ont commencé leur travail. Les matérialistes n’ont pas pensé l’utopie en soi, mais leur analyse des conditions de vie concrètes des femmes et de leur oppression systématique en impliquait tout de même une : l’abolition de la domination masculine et l’émergence d’une société autre. Certaines féministes radicales ont pensé à une forme d’utopie – mentionnons Shulamith Firestone, pour qui l’utérus artificiel et la prise en charge collective des enfants allaient libérer les femmes du fardeau de la maternité – qui ne s’est jamais concrétisée. Heureusement, diraient beaucoup de mères, même si elles sont surmenées. Enfin, des féministes différentialistes (Luce Irigaray, par exemple) ont proposé une utopie qui consistait à redécouvrir et à valoriser un féminin refoulé par la culture  : idéal qui a stimulé l’imagination créatrice de nombreuses femmes, mais qui n’a pas entraîné de changements sociaux (pour être juste, tel n’était pas son objectif).

Rendre visibles, dans tous les domaines, des injustices et des préjugés si ancrés qu’ils passent inaperçus : un projet utopique, en partie réalisé aujourd’hui. Obtenir pour les femmes l’égalité de droit : un autre projet utopique, mené à bien pour l’essentiel. En arriver à l’égalité de fait  : vaste utopie féministe en cours, dont l’histoire nous dira si elle se réalise.

En somme, l’utopie bouge, comme l’horizon : elle est devant nous, elle nous appelle. À chaque avancée, elle disparaît comme utopie, mais pour renaître autrement. Elle permet de mesurer le chemin parcouru (nous savons que nous avons progressé lorsque nous voyons l’utopie d’hier derrière nous) ; elle est ce qui précisément se réalise grâce au combat et qui permet, ensuite, de rêver encore plus loin.

NOTES

[1] Un grand merci aux personnes qui m’ont fait part de leurs réflexions sur les liens entre féminisme et utopie : Adeline Caute, Julie Bosman, Karine Gordon-Marcoux, Mariève Maréchal, étudiantes de 2e ou de 3e cycle à l’Université du Québec à Montréal.

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