Vous n’aimez pas la vérité - 4 jours à Guantanamo

No 038 - février / mars 2011

Vous n’aimez pas la vérité - 4 jours à Guantanamo

Bas les masques !

Paul Beaucage

Le traitement inique que l’armée et le gouvernement états-uniens ont réservé au ressortissant de nationalité canadienne Omar Khadr a fait couler beaucoup d’encre dans la presse internationale depuis sa détention sur la base militaire de Guantanamo. Le fait que Khadr ait été capturé et emprisonné en Afghanistan, puis transféré dans le déplorablement célèbre centre de détention états-unien afin d’y être accusé, par une Commission militaire, de crimes [1] qu’il aurait perpétrés en tant qu’enfant soldat a mis en relief de nombreuses violations commises par le gouvernement et l’armée états-uniens par rapport aux règles les plus élémentaires du droit international. De plus, il a dévoilé jusqu’à quel point les autorités politiques canadiennes étaient complices des gestes illicites qu’avaient effectués les dirigeants états-uniens pour détenir et inculper le jeune prisonnier de guerre. Profitant d’un jugement de la Cour suprême du Canada ayant autorisé la diffusion des bandes vidéo d’un interrogatoire illégal mené par un agent du Service canadien de renseignement et de sécurité (SCRS) et un agent du ministère des Affaires étrangères en février 2003, deux cinéastes engagés, Luc Côté (Avoir 32 ans [coréalisé par Robbie Hart, 2010]) et Patricio Henriquez (11 septembre 1973, le dernier combat de Salvador Allende [1998]), ont intégré une partie importante de ce document audiovisuel dans le film qu’ils ont réalisé conjointement et qui s’intitule  : Vous n’aimez pas la vérité – 4 jours à Guantanamo [2010]. Comme le titre de cette œuvre le laisse entendre, le tandem de cinéastes a cherché à y démystifier la propagande anti-terroriste nord-américaine touchant à la figure médiatique d’Omar Khadr pour tracer un portrait aussi probant que nuancé d’un jeune homme méconnu [2].

Le long métrage de Côté et Henriquez constitue une œuvre-choc qui révèle la démarche illégitime de deux agents du gouvernement canadien, lesquels interrogent Omar Khadr pendant quatre jours, dans la prison spéciale de Guantanamo, afin de lui extirper des secrets pouvant s’avérer compromettants pour lui. En outre, les deux hommes seraient heureux de lui soutirer quelque aveu au sujet d’éventuelles attaques terroristes menées par le réseau Al-Qaïda au Canada, ou encore d’étoffer le dossier d’accusation particulièrement mince dont disposaient les autorités états-uniennes pour entraîner la condamnation du prévenu Khadr par un tribunal militaire. Fait à signaler, le film se compose principalement d’extraits des bandes vidéo des enregistrements des quatre journées d’interrogatoire qu’a subies Omar Khadr, à l’âge de seize ans. Toutefois, les deux cinéastes ont su créer une dialectique fort adroite entre le caractère déshumanisant du questionnement de Khadr et la dimension humaniste des témoignages de personnes entretenant une certaine sympathie pour le jeune prisonnier de guerre.

Un style sans fard

Sur le plan cinématographique, Côté et Henriquez ont mis en relief des éléments d’un haut degré de vérité narrative, qui évitent toute forme d’esthétisme ou d’enjolivures stylistiques. En encadrant trois écrans et un espace noir à l’intérieur d’un écran plus large, les coréalisateurs nous révèlent une réalité qui n’a pas été trafiquée, exception faite des passages sonores que la Cour suprême du Canada a censurés pour des raisons dites « de sécurité nationale ». N’empêche que la vidéo qu’ils nous dévoilent apparaît assez éloquente pour permettre au spectateur de constater que l’agent du SCRS utilise des ruses immorales afin de pousser Khadr à avouer des choses qu’il souhaite entendre. Dans un premier temps, ignorant sciemment les principes du droit international, lui et son collègue des Affaires étrangères se font passer pour des bienfaiteurs qui ne souhaitent que favoriser le sort du jeune garçon. Cependant, après que Khadr ait découvert leur stratagème, ils adoptent une attitude plus menaçante, voire méprisante à son endroit. Ainsi, ils ont recours à une forme de harcèlement psychologique qui avive le traumatisme que le jeune garçon a subi à la suite de sa capture dans un camp de rebelles afghans. Dès lors, on sera frappé non pas par la cruauté des propos de l’agent du SCRS, mais plutôt par l’indifférence qu’il manifeste envers la souffrance bien réelle d’Omar Khadr.

Une recherche approfondie

L’attitude manipulatrice et paternaliste des deux agents gouvernementaux canadiens envers le prévenu est symptomatique de la responsabilité des autorités du Canada dans l’affaire Khadr. Cepen-dant, la démarche de Côté et Henriquez ne s’arrête pas là. Sur le plan du montage, ils ont eu la brillante idée de faire alterner les bandes vidéos du fameux interrogatoire avec des témoignages d’individus qui ont été conscientisés par ladite affaire. Dans l’ensemble, les cinéastes ont su donner la parole à des témoins intéressants, qui ne se gênent pas pour démentir les faussetés assénées au jeune prévenu par les deux agents. Parmi eux, on retiendra la participation de trois anciens codétenus de Khadr, qui permettent au spectateur de mieux saisir dans quel contexte pernicieux le jeune garçon a vécu durant plusieurs années à Guantanamo. L’un de ces intervenants, Mamdouh Habib [3] , souligne clairement qu’il a eu un rôle à jouer par rapport au sentiment de méfiance qu’Omar Khadr a manifesté dès la deuxième journée d’interrogatoire mené par les représentants du gouvernement canadien. En effet, c’est lui qui a suggéré à Khadr de se méfier grandement de ces individus qui – contrairement à leurs spécieuses prétentions – n’étaient pas là pour aider le jeune garçon, mais plutôt pour s’aider eux-mêmes au détriment de Khadr.

Évidemment, le danger qui guettait les cinéastes en adoptant une telle démarche consistait à verser dans les pièges du misérabilisme ou du film à thèse. Si Côté et Henriquez ont su donner à leur œuvre un subtil équilibre entre l’émotif et le factuel, entre l’humain et l’inhumain, c’est parce qu’ils ont documenté convenablement leur réquisitoire, de manière à ce que les arguments des gens qui restent favorables au traitement que l’on a infligé au jeune Khadr soient réduits à néant, en raison de leur irrationalité ou de leur injustice.

Cela dit, Vous n’aimez pas la vérité – 4 jours à Guantanamo évite les écueils de la démonstration réductrice dans la mesure où les réalisateurs ne prétendent pas expliquer l’attitude du gouvernement canadien ou états-unien dans son ensemble puisqu’ils ne disposent pas des documents pouvant attester d’une kyrielle de gestes politiques obscurs. Ils se concentrent sur un cas précis qu’ils explorent jusque dans ses moindres détails. Du reste, parce que ce film s’appuie sur des documents dont l’authenticité ne saurait être remise en question et qu’il interpelle le sens de la justice qui caractérise tout spectateur normalement constitué, sa pertinence nous apparaît indubitable.

Les limites du légalisme

Malgré ses belles qualités journalistiques, le documentaire politique de Côté et Henriquez n’est pas exempt de certains défauts. Parmi eux, il importe de souligner sa dimension exagérément légaliste. À notre avis, les deux cinéastes ont trop souvent choisi de situer le cas Khadr dans le domaine du droit international plutôt que dans celui de la morale, qui le transcende nettement. Or, cela les a poussés à choisir deux témoins dont on peut aisément remettre en question la sincérité ou la bonne foi. Au nombre des témoignages les plus artificiels, on remarque celui de Billy Graham, ancien ministre des Affaires étrangères des gouvernements libéraux de Jean Chrétien et de Paul Martin, qui nous affirme, sans rire, qu’il ne s’est pas opposé à la détention d’Omar Khadr à Guantanamo parce que le gouvernement états-unien avait un dossier impeccable en matière de respect des droits humains et que Colin Powell [4] lui apparaissait comme une personne digne de confiance. Quand on sait que le seul droit qui prévaut dans des situations de guerres, c’est celui du plus fort, le propos de l’ex-politicien ne manque pas d’une ironie bien involontaire  !

Un documentaire convaincant et engagé

Comme bien des documentaires de qualité, Vous n’aimez pas la vérité – 4 jours à Guantanamo est un film qui propose une réflexion pertinente portant sur le vrai et le faux en matière d’art et d’information. Préférant offrir au cinéphile une œuvre véridique et formellement rudimentaire plutôt que de lui imposer une œuvre au style très soigné mais dont le contenu serait fallacieux, les réalisateurs ont su assujettir leur démarche esthétique à une quête de vérité irréprochable. Loin de constituer un simple plaidoyer émotionnel en faveur d’une célèbre victime de la politique belliqueuse de George W. Bush, leur documentaire nous montre un cas incontestable de déni des droits humains au profit d’une propagande guerrière éhontée. Bien sûr, on pourra déplorer le fait qu’à partir de cette affaire particulière, les cinéastes n’aient pas réussi à procéder à une dénonciation plus générale des méthodes de guerres particulièrement sordides que les forces armées états-uniennes et leurs alliés ont appliquées en Afghanistan et en Irak.

Somme toute, le cas d’Omar Khadr apparaît comme un des multiples exemples de victimes des exactions que ces forces militaires ont commises, au cours des dernières années, dans les deux pays auxquels nous nous sommes référés. Il reste qu’en dépit de quelques lacunes, le film dénonce avec beaucoup d’à-propos une situation scandaleuse que trop de Québécois et de Canadiens ont tendance à tolérer sans protester. Si certains d’entre eux peuvent visionner ce long métrage [5] adéquatement et ressentir une juste indignation par rapport au sort que l’on a infligé et que l’on inflige toujours à Omar Khadr, les efforts de Luc Côté et Patricio Henriquez n’auront pas été vains.


[1Les autorités états-uniennes ont principalement accusé Khadr du meurtre d’un soldat de l’armée des États-Unis  : Christopher Speer.

[2Vous n’aimez pas la vérité – 4 jours à Guanta-namo retrace les grandes lignes de la vie d’Omar Khadr, de son enfance nomade jusqu’à son plaidoyer de culpabilité, devant un tribu.

[3Habib, un citoyen australien d’origine égyptienne, occupait une cellule voisine de celle de Khadr dans la prison militaire de Guantanamo.

[4Colin Powell a été secrétaire d’État aux Affaires étrangères états-uniennes, sous le gouvernement de George W. Bush, de 2001 à 2005.

[5Luc Côté et Patricio Henriquez ont remporté un prix du jury pleinement mérité, plus tôt cette année, pour Vous n’aimez pas la vérité – 4 jours à Guantanamo, lors du Festival International du Documentaire d’Amsterdam.

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