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Dossier : L’utopie a-t-elle un avenir ?

Agrochimie et ingénierie du climat

Une pionnière de la modification génétique des plantes, Mary Dell-Chilton, déclarait à Business Week, en 1984 : « Les solutions arrivent maintenant très rapidement. Dans trois ans, nous serons en mesure de faire tout ce que notre imagination peut concevoir.  »

À l’époque, la percée scientifique que représente la première modification génétique d’une plante laisse présager une ère nouvelle pour l’agriculture. On évoque des lendemains qui chantent : les plantes génétiquement modifiées permettront d’augmenter les rendements tout en diminuant l’utilisation de produits chimiques. Au-delà de la première génération – les plantes résistantes aux herbicides et celles qui produisent des insecticides – on parle de plantes «  à valeur ajoutée  », modifiées afin de les rendre moins allergènes ou d’améliorer leur valeur nutritive. Les plantes transgéniques sont également mises de l’avant comme une solution au problème tenace de la faim.

Qu’en est-il 25 ans plus tard ? Le constat est pour le moins mitigé. La plus grande productivité des variétés transgéniques reste à démontrer, avec ses rendements très variables et souvent inférieurs à ce que l’on connaissait antérieurement. Plutôt que de diminuer, l’utilisation d’herbicides tend à augmenter puisque l’utilisation intensive d’un seul herbicide (le Roundup ou glyphosate) favorise le développement de résistances parmi les mauvaises herbes. Et – faut-il le préciser  ? – les plantes transgéniques n’ont rien changé au problème de la faim.

Une logique productiviste

Ces constats ne sont guère étonnants puisque, loin de rompre avec l’agriculture industrielle, les biotechnologies agricoles approfondissent la logique productiviste en agriculture. Questionnés au sujet du problème croissant de la résistance à l’herbicide Roundup, Monsanto et consorts se font rassurants : ils sont en voie d’introduire de nouvelles variétés transgéniques résistant à des herbicides plus puissants que le Roundup. Celles-ci entraîneront à leur tour le développement de résistances, créant un marché perpétuel pour de nouvelles variétés transgéniques. Il serait par ailleurs naïf de croire que les entreprises de biotechnologie agricole aient à cœur de réduire l’utilisation d’herbicides quand ces derniers sont une de leurs principales sources de revenus. En effet, les six principaux producteurs d’OGM (Monsanto, BASF, Syngenta, Bayer, Dow et DuPont-Pioneer) sont avant tout des géants de l’agrochimie, dont la principale source de revenus reste la vente de pesticides. Cela explique que la vaste majorité des plantes transgéniques cultivées dans le monde aujourd’hui soient des plantes résistantes à un herbicide.

En voie d’être approuvé pour la consommation humaine au Canada, l’Enviropig est un autre exemple de la façon dont les biotechnologies sont utilisées pour perpétuer un système insoutenable plutôt que de lui trouver de véritables alternatives [1] . L’Enviropig est un cochon génétiquement modifié afin d’éliminer moins de phosphore dans ses excréments. Encore une fois, on trouve une solution illusoire plutôt que de s’attaquer à la racine du problème : les mégaporcheries et leurs impacts environnementaux.

L’utopie des biotechnologies comme « solution miracle  » des problèmes sociaux ou environnementaux repose sur l’idée que les technologies peuvent apporter une réponse à des problèmes qui ne sont pas d’ordre technique, mais socioéconomique. Le «  riz doré  » (ou «  Golden Rice  ») – génétiquement modifié afin d’augmenter sa teneur en bêta-carotène (un précurseur de la vitamine A) – illustre parfaitement cela. La faim n’est pas un problème de production, mais de distribution. En d’autres mots, le problème n’est pas que le riz ne contient pas assez de bêta-carotène, mais que des populations en sont réduites à ne consommer que du riz. Le problème de la faim est autrement plus complexe que ne veulent l’admettre les défenseurs du riz doré.

L’ingénierie du climat

Dernière expression d’arrogance technologique et autre exemple d’utopie scientifique, le nouveau champ de l’ingénierie du climat, ou géo-ingénierie, met de l’avant la technologie comme solution aux dérèglements du climat. Ses propositions relèvent de la science­fiction : fertiliser les océans, capter les rayons solaires, placer des miroirs dans l’espace, couvrir les déserts de réflecteurs en polyéthylène et aluminium ou encore vaporiser de l’eau de mer dans les nuages. Ces propositions ont cependant une chose en commun : elles visent à atténuer notre impact sur le climat sans remettre en question notre dépendance aux combustibles fossiles – avec des conséquences possiblement désastreuses. Le fait que plusieurs défenseurs de la géo-ingénierie niaient encore récemment jusqu’à l’existence du réchauffement climatique a de quoi laisser sceptique [2] .

L’actuelle «  révolution technologique  » ne représente pas un changement de paradigme, mais son approfondissement. Que ce soit le Golden Rice, l’Enviropig ou l’ingénierie du climat, il s’agit de trouver une solution d’ordre technologique plutôt que de remettre en cause notre mode de vie ou notre système agroalimentaire. Ces fausses solutions perpétuent l’illusion qu’il est possible de résoudre nos problèmes en appliquant le même raisonnement qui les a engendrés. La véritable utopie réside ailleurs.


[1Voir la campagne du Réseau canadien d’action sur les biotechnologies à www.rcab.ca.

[2Voir l’excellent rapport d’ETC Group, Geopiracy : The Case Against Geoengineering, disponible à www.etcgroup.org.

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