De fausses solutions

Les biotechnologies agricoles

par Karine Peschard

Karine Peschard

S’il est un mythe tenace, c’est bien celui voulant que la solution au problème de la faim repose sur l’augmentation de la productivité agricole grâce aux nouvelles technologies. Déboulonné par l’économiste Amartya Sen dans son classique Pauvreté et Famine (1982), mis à rude épreuve par la mal nommée « Révolution verte », ce mythe renaît aujourd’hui de ses cendres, ressuscité sur le tard par une industrie des « sciences de la vie » en mal de légitimité. Regard critique sur les nouvelles biotechnologies agricoles.

Le « riz doré » ou la face humanitaire des biotechnologies agricoles

Le 7 août 2000, Times Magazine publiait en première page une photo de l’inventeur du riz doré, accompagnée de la légende : « Ce riz pourrait sauver des millions d’enfants chaque année. »

Le « riz doré » (ou Golden Rice) a été génétiquement modifié afin d’augmenter sa teneur en bêta carotène, transformée par le corps humain en vitamine A. La carence en vitamine A provoque la cécité chez des millions d’enfants chaque année, d’où le ton triomphal de l’article du Times. L’industrie des biotechnologies s’empresse de faire mousser la découverte. L’occasion est trop belle de redorer son image, ternie par une série de controverses, de la contamination de la chaîne alimentaire par une variété de maïs transgénique non autorisée pour la consommation humaine aux études de l’Université Cornell sur les possibles effets néfastes du pollen de maïs transgénique sur les papillons monarques.

Le riz doré sombre toutefois rapidement dans une âpre controverse. Lorsque ses inventeurs font la recherche de brevets habituelle, ils découvrent avec stupéfaction qu’ils ont enfreint 70 brevets appartenant à 32 compagnies différentes. Bien que le riz doré ait été développé dans une institution publique, avec des fonds publics, toutes les grandes entreprises de l’agronégoce ont des droits sur celui-ci, à travers leurs brevets, sur un aspect ou l’autre du processus.

Le riz doré est problématique à plusieurs niveaux : d’abord, il semble que la quantité qu’il faille consommer pour obtenir l’apport quotidien recommandé en vitamine A soit prohibitive. D’autres critiques font remarquer qu’une solution autrement plus simple et abordable existe déjà : la distribution de vitamine A. Après tout, qui dit que les populations concernées accepteront de se nourrir de riz jaune, alors que plusieurs valorisent davantage le riz blanc ? Négliger cette question reflète une méconnaissance flagrante de l’importance socioculturelle de la nourriture. À plus d’un titre, le riz doré est symptomatique de l’approche occidentale de la solution miracle, et reproduit les biais d’une grande partie de « l’aide au développement ».

Au-delà de ces considérations, l’exemple du riz doré est instructif, car il illustre plusieurs tendances préoccupantes et étroitement liées : la formidable concentration de l’industrie des semences, le brevetage des ressources phytogénétiques (ou génétique végétale) et l’érosion de la biodiversité agricole.

Concentration de l’industrie, brevets et érosion génétique

L’industrie des biotechnologies agricoles est issue de l’acquisition massive, au cours des années 1990, de compagnies semencières par quelques grandes compagnies chimiques et pharmaceutiques, et de leur fusion avec les « start-up » de la biotechnologie. En se basant sur les revenus de 2006, le groupe ETC estime que 10 compagnies représentent aujourd’hui 55 % du marché commercial mondial des semences [1]. La multinationale états-unienne Monsanto mène le bal. Traditionnellement une compagnie de produits chimiques, elle est aujourd’hui, au terme d’une longue série d’acquisitions et au coût de milliards de dollars, le leader indiscutable dans le secteur : elle détient la presque totalité (88 %) des cultures transgéniques dans le monde.

Pour ces nouvelles transnationales de l’agrobiotechnologie, une condition s’impose : que les régimes de propriété intellectuelle en vigueur dans leur pays d’origine soient étendus à l’ensemble de la planète. Elles l’obtiennent en 1994, avec l’entrée en vigueur de l’Accord sur les Aspects de la propriété intellectuelle qui touchent au commerce (ADPIC) de l’Organisation mondiale du commerce. Ce dernier accord rend obligatoire le brevetage des micro-organismes et des procédés microbiologiques, et stipule que les variétés végétales doivent être protégées par des brevets ou par un système sui generis équivalent.

Ces changements ouvrent la voie à une véritable course au brevetage. Les entreprises brevètent allègrement, avec la coopération bienveillante du Bureau des brevets américain. La rhétorique derrière les droits de propriété intellectuelle est que ceux-ci stimulent l’innovation en permettant aux inventeurs de récupérer les investissements nécessaires au développement de leurs produits. Comme le révèle toutefois l’exemple du riz doré, le brevetage dans le domaine des biotechnologies agricoles est tel qu’il est en passe d’avoir l’effet contraire de celui escompté : freiner la recherche. En effet, chaque innovation est susceptible d’enfreindre un brevet existant.

Sous l’effet conjugué de la consolidation de l’industrie et de l’extension des droits de propriété intellectuelle, l’érosion de la biodiversité agricole s’accélère à un rythme inquiétant. Dans son premier rapport exhaustif sur l’état des ressources phytogénétiques dans le monde (1996), l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) mettait en garde contre une perte massive des ressources phytogénétiques. Elle soulignait que l’expansion d’une agriculture commerciale moderne et l’introduction de nouvelles variétés de cultures étaient les causes principales de la perte de la diversité génétique, et ajoutait que l’érosion de la biodiversité et la perte irréversible de gènes soulevaient des préoccupations vitales pour l’agriculture et la sécurité alimentaire.

La reconnaissance de la gravité du problème a donné lieu à plusieurs initiatives internationales, telles que le Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture. Ces initiatives sont toutefois paralysées par le manque de volonté politique et les intérêts conflictuels de gouvernements soumis aux pressions de leurs industries.

De la sécurité alimentaire à la souveraineté alimentaire

Une critique plus profonde peut être formulée à l’égard du riz doré, dans la mesure où ce dernier participe des processus mêmes qui sont à la source du problème. En misant tout sur un nombre réduit de grandes cultures – riz, blé et maïs – la Révolution verte a certes permis une augmentation des rendements agricoles, mais au prix de la disparition de milliers de variétés locales. Chercher une solution aux carences en vitamine A dans le riz pousse cette logique jusqu’à l’absurde.

La Révolution verte a introduit un modèle d’agriculture intensive axé sur la culture de variétés à hauts rendements à grands renforts d’engrais, de pesticides, de mécanisation et d’irrigation. Si elle a permis d’éviter la famine dans certaines régions du monde, elle est loin d’avoir résolu le problème de la faim. En effet, le revers de la médaille des formidables gains de productivité obtenus est l’endettement et l’exclusion de millions de petits paysans, l’appauvrissement des sols, la contamination des cours d’eau et la disparition de milliers de variétés. Tous ces processus contribuent à leur tour à compromettre la sécurité alimentaire des populations les plus pauvres. Dans son dernier rapport sur l’insécurité alimentaire (2003), la FAO constate que le nombre de personnes souffrant de la faim dans le monde a recommencé à augmenter à la fin des années 1990. Elle évalue à deux milliards le nombre d’êtres humains qui souffrent de carences alimentaires. Dans les pays pauvres, 800 millions de personnes sont affectées de malnutrition chronique.

En juin dernier, la FAO concluait dans son rapport sur la Conférence internationale sur l’agriculture biologique et la sécurité alimentaire que l’agriculture biologique serait à même de répondre aux besoins de la population mondiale. Ce faisant, elle battait en brèche l’idée répandue selon laquelle seule l’agriculture industrielle intensive est en mesure de nourrir la planète. Elle ajoutait : « L’agriculture biologique est un mode de gestion globale de la production, qui exclut l’utilisation d’engrais et de pesticides de synthèse et d’organismes génétiquement modifiés, réduit au maximum la pollution de l’air, du sol et de l’eau, et optimise la santé et la productivité des communautés interdépendantes de végétaux, d’animaux, et d’êtres humains. »

Il est en effet de plus en plus évident que la solution aux déficiences alimentaires d’une grande partie de la population mondiale repose sur une remise en question radicale du modèle agricole et économique dominant. Pour le mouvement paysan international Via Campesina, la sécurité alimentaire passe nécessairement par la souveraineté alimentaire. Cette dernière implique le droit de chaque pays de maintenir et de développer sa capacité de produire son alimentation de base, en respectant la diversité culturelle et agricole [2]. Elle implique également l’accès des paysans et petits agriculteurs à la terre, à l’eau, aux semences et aux ressources naturelles.

La grande ironie de l’épisode du riz doré est que ses inventeurs s’étaient d’abord heurtés à une fin de non-recevoir dans leurs recherches de financement auprès de l’industrie. Ce qui, a posteriori, est devenu l’enfant chéri de l’industrie n’avait pas à l’origine attiré l’intérêt d’entreprises qui n’y voyaient guère un marché lucratif.

Le mérite de toute technologie n’est pas intrinsèque à celle-ci. Son potentiel – et ses dérives – dépend en grande partie du système socioéconomique dans lequel elle s’insère. Les biotechnologies agricoles ont été introduites aux États-Unis à l’ère Reagan de la déréglementation à outrance et sont portées par des entreprises mues par l’impératif du profit. Croire qu’elles puissent, dans ce contexte, apporter une solution au problème de la faim revient à prendre ses désirs pour des réalités – pour le plus grand bonheur des spécialistes en marketing des multinationales de l’agronégoce.

P.-S.

Karine Peschard

Doctorante en anthropologie, correspondante d’À bâbord ! au Brésil

NOTES

[1] Groupe d’action sur l’érosion, la technologie, la concentration : www.etcgroup.org

[2] Voir la Déclaration de Via Campesina pour la souveraineté alimentaire, Rome, 1996 : www.viacampesina.org

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