No 23 - février / mars 2008

Mémoire des luttes

UQAM la Rouge

par Philippe Boudreau

Quand je discute avec des baby boomers progressistes ou avec des personnes ayant milité durant les années 1970, on me dit souvent qu’à l’échelle du Québec, les années 1980, c’est la décennie perdue, la décennie la plus sombre pour la gauche, pour les mouvements sociaux, bref, pour les grandes luttes visant la transformation sociale. Probablement que ces personnes ont en tête la grave récession de 1981-1982 et la terrible réorganisation économique subséquente faite sur le dos des travailleuses et des travailleurs. Elles doivent songer aussi à l’échec référendaire de 1980, suivi de l’infâme rapatriement constitutionnel de 1982, puis de la confusion dans laquelle sera plongé le PQ avec son « beau risque ». J’imagine qu’elles pensent aussi à la dissolution des organisations marxistes-léninistes En lutte ! et PCO. Sans compter l’abominable raclée qu’ont mangée les syndicats du secteur public et parapublic en 1982-1983, raclée dont ils ne se sont pas encore remis d’ailleurs. C’est vrai que décrit comme ça, a posteriori, le portrait laisse songeur. Toutefois, sur le coup, je ne l’ai jamais vécu de cette façon-là. Les militantEs du mouvement étudiant non plus.

J’ai 18 ans quand, à l’automne 1983, je fais mon entrée dans le vaste monde du militantisme. J’y entre via le mouvement étudiant, plus précisément par la petite porte de la Presse étudiante du Québec et du journal Unité de l’AGEUQAM. À l’époque, je viens tout juste d’être embauché à temps partiel dans le secteur parapublic, comme préposé. Je n’ai pas vécu le terrible affrontement entre l’État et les centrales syndicales, celui-ci ayant eu lieu l’année précédente. Je me définis alors comme internationaliste et la question nationale québécoise me passe 10 000 pieds par-dessus la tête.

À l’UQAM où j’étudie alors, une kyrielle d’organisations et de courants de gauche exercent leur influence : communistes, trotskystes, libertaires, chrétiens progressistes, marxistes sans dénomination, etc. On y trouve même des péquistes de gauche (à l’époque, cela existait). Pendant toute la décennie 1980, l’économie politique reste encore, chez les professeurs de sciences humaines, le cadre analytique le plus populaire. Via ses programmes de sciences sociales, l’UQAM est une manufacture à contestataires.

Militant dans le mouvement étudiant, je ne ressens pas du tout cette impression que la décennie 1980 serait particulièrement sombre, au contraire ! Le milieu étudiant est le creuset de plusieurs luttes qui souvent dépassent de beaucoup les strictes considérations liées à l’éducation. La présence du féminisme est solide et son influence, très forte. Après des efforts soutenus et des affrontements épiques durant les années 1970 et 1980, la lutte pour le droit à l’avortement triomphe avec deux décisions de la Cour Suprême, une en 1988 dans la cause Henry Morgentaler et l’autre en 1989 dans l’affaire Chantal Daigle. Sur le front de la solidarité internationale, avec l’appui des États qui sanctionnent l’Afrique du Sud et de concert avec des militantes internationalistes comme les Jeunes contre l’apartheid (JECA) qui font pression sur les multinationales complices du régime raciste, la lutte de libération nationale du peuple sud-africain aboutit enfin. En 1990, Mandela sort de prison. Puis le gouvernement de Pretoria négocie avec le Congrès national africain (ANC) les modalités de la transition vers l’ère post-apartheid.

De très belles années, donc. Et c’est notamment le cas des luttes proprement étudiantes, pour l’amélioration du régime des prêts et bourses ou pour le gel des frais de scolarité entre autres. La plus spectaculaire de celles auxquelles j’ai participé est la grève générale de 1986 contre un dégel appréhendé des frais de scolarité. De mars à septembre, appuyé par les recteurs d’université et les chambres de commerce, le gouvernement libéral de Robert Bourassa donne des signes évidents qu’il jongle avec l’idée de mettre un terme au gel des frais de scolarité, plafonnés depuis très longtemps à 50 $ par cours ou 250 $ par session. À ce prix-là, demander le gel permanent des frais de scolarité, ça revenait à tendre – sur le long terme – à la gratuité scolaire.

Plusieurs de mes camarades étaient lourdement endettés. Le régime d’aide financière aux étudiantes avait déjà un penchant marqué pour les prêts ; les bourses étaient maigres. Comme c’est le cas aujourd’hui, il fallait travailler à temps partiel pour faire face aux coûts des études. Les parents donnaient parfois un coup de pouce, mais ils ne payaient certainement pas toute la note. L’accessibilité aux études universitaires était – et est encore – limitée de diverses façons. Un grand nombre de programmes contingentés avaient des pratiques de sélection fondées sur les notes. Déjà que l’environnement culturel, familial, socioéconomique des jeunes jouait un rôle déterminant dans leur désir et leur capacité de poursuivre des études supérieures, il ne fallait surtout pas rajouter des obstacles supplémentaires en haussant les frais ! Voilà ce que des dizaines de milliers d’universitaires et de cégépiennes pensent à l’époque.

Alors que le gouvernement du PQ a fort bien préparé le terrain durant son second mandat (1981-1985), l’État québécois montre de plus en plus clairement sa volonté de négocier le virage néolibéral, sous l’influence des Paul Gobeil, Pierre Lortie, Michel Bélanger et autres Gérard D. Lévesque. Bourassa s’est même offert un ministre délégué à la privatisation : Pierre Fortier. C’est l’époque du comité des sages sensé accoucher d’une sévère réorganisation de l’État. Sur les campus, massivement, les gens ne veulent rien savoir de cette salade-là.

À l’asso étudiante, nous nous sommes donc préparés à l’affrontement. Nous avions opté avec l’Association nationale des étudiantes et étudiants du Québec (ANEEQ) pour une stratégie en escalade. Le bras de fer a débuté par diverses actions : rassemblements, manifestations et surtout (c’était notre spécialité) occupations de bureaux de libéraux. Dans combien d’entre eux avions-nous foutu le bordel ? On ne les comptait plus ! Mais rien n’y fit : le gouvernement tenait à se garder toute la latitude de dégeler les frais de scolarité quand bon lui semblerait, par simple décret en conseil des ministres. Le PLQ ne nous laissait aucun choix : il fallait faire la grève générale.

Ce qui veut dire des centaines et des centaines d’heures à écrire des articles, à diffuser des tracts et des journaux, à rencontrer des assemblées étudiantes modulaires, à s’entendre largement sur la tactique, à parler, à écouter, à convaincre, bref, à MOBILISER ! Un travail de longue haleine, qui s’est étendu sur plusieurs semaines et qui a nécessité une immense dose d’engagement de la part des personnes organisant la grève. Puis vinrent ces mémorables assemblées générales réunissant au Palladium, rue Berri, des milliers d’étudiantEs de l’UQAM, assemblées qui votèrent le déclenchement puis la poursuite de la grève générale contre le dégel des frais de scolarité.

Dès le début de la grève, l’UQAM obtint du tribunal une injonction exigeant des grévistes qu’ils libèrent totalement les accès à l’université. Les grévistes n’en eurent rien à cirer : les piquets demeurèrent archi fermes. L’UQAM exigea l’application de l’injonction et appela la police en renforts. Je fus arrêté avec les autres organisateurs de la grève. Dans le feu de l’action, quand nous serrions les rangs sur les piquets de grève pour bloquer le passage des scabs, quand les flics nous molestaient ou nous foutaient dans le panier à salade, nous, les grévistes, en venions à surmonter nos divisions et notre sectarisme (surtout le mien, assez fort à ce moment-là). Nous devenions 100 % solidaires ! À titre de membre de l’exécutif de l’AGE, j’eus droit à un procès pour outrage au tribunal ; la Cour supérieure me trouva coupable et me condamna, ainsi que l’association étudiante, à payer une amende.

Très déterminée et étendue à l’échelle du Québec, cette grève générale eut raison des plans gouvernementaux visant à imposer le dégel : le gouvernement recula finalement et annonça qu’il maintiendrait gelés les frais de scolarité pendant toute la durée de son mandat (1985-1989). Nous venions de gagner quelques années de répit…

La lutte payait. Être combatif, être militant, être de gauche, c’était rentable. Refuser de collaborer avec l’État-Provigo, comme on l’appelait à l’époque, c’était nécessaire et même assez bien perçu. Je garde un souvenir impérissable du passage à la télé de Radio-Canada, aux heures de grande écoute, de la dirigeante de l’ANEEQ, Josette Côté, déclarant le plus sérieusement du monde à l’animatrice qui l’interviewait – et sans perdre une once de sa crédibilité : « Oui, je suis révolutionnaire ! ». Vous pouvez pas savoir à quel point on était fiers (et fières) d’elle !

Ces luttes étudiantes ont généré un bassin important de militantes qui, en date d’aujourd’hui, n’ont toujours pas retourné leur veste ; un nombre infinitésimal d’entre eux sont devenus des PKP ou des Alain Dubuc. Les remarquables grèves des années 1980 ont servi de terreau fertile à la formation de toute une génération « d’organisateurs de luttes » qui offrent aujourd’hui leurs talents à des syndicats, des organisations populaires ou communautaires, des groupes de femmes, des ONG du domaine de la solidarité internationale, etc. Sous leurs précieux conseils et en phase avec les forces vives de ces mouvements sociaux, le rejet du gâchis néolibéral et la mobilisation se déploient de plus belle, animés par cet esprit de lutte et de contestation si caractéristique de l’ANEEQ et de l’AGEUQAM. 

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