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Chronique Économie

La terreur démographique

Gaétan Breton

Une étude du Conference Board, autre officine de la droite canadienne, nous annonce que le Québec pourrait manquer de près de 400 000 travailleurs en 2030. Comme le nombre de chômeurs officiels au Canada est actuellement évalué à plus de 450 000, il semblerait mathématiquement cohérent de nous réjouir qu’un problème soit donc en voie d’être réglé, d’autant plus qu’un tel taux est en réalité deux fois plus élevé environ si on inclut tous ceux n’ayant plus droit aux prestations – ce qui arrive de plus en plus vite – et tous ceux qui ont renoncé à chercher du travail. Ce serait hélas être trop cohérent et rater ainsi la véritable logique de ce discours : annoncer un tel manque de travailleurs, c’est nous prédisposer à réentendre qu’il faut relancer les mesures visant à diminuer les services et, grâce au miracle de l’incitation que procurent les coupures dans l’accessibilité aux prestations, à renvoyer au travail les prestataires d’aide sociale [1].

Manque de travailleurs en plein chômage

Le ministre québécois de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Sam Hamad, semble avoir bien compris cette véritable logique. Dans une entrevue radiophonique portant sur cette étude, il déclare d’un seul élan que le manque de travailleurs est très important, que le taux de chômage est de 7 % et qu’il ne prévoit pas que ce taux fléchisse dans un futur proche. Il reste, c’est vrai, que certains emplois n’arrivent pas à trouver preneur au Québec : d’une part, les emplois harassants, payés au salaire minimum pour lesquels le roulement est fort ; d’autre part, les emplois très spécialisés. Il y a maintenant plusieurs décennies que nous entendons ce discours sur les emplois spécialisés qui ne trouvent pas de candidats bien formés. Ainsi, au lieu de faire faire des « parcours » inutiles aux prestataires de l’assurance chômage ou de l’aide sociale, pourquoi ne les a-t-on pas incités à se spécialiser dans ces domaines ? Comment s’expliquer qu’il faille se mettre à genoux pour obtenir les services des gens de métiers dans un monde où l’on trouve 7 % de chômeurs officiels ? S’il y avait un véritable marché (pas contrôlé par des corporations), on aurait de nouveaux joueurs jusqu’à ce que les prix redeviennent abordables. C’est là sans doute demander trop de logique à une droite dont le but n’est pas d’augmenter le nombre et le niveau de vie des travailleurs, mais de faire tellement peur aux gens afin qu’ils acceptent les coupures de services et les réductions d’impôts qui en découlent.

Le monde du travail trop attirant

Le décrochage scolaire, nous dit-on, serait l’une des causes du manque de main-d’œuvre spécialisée. Ce décrochage serait lui-même causé par l’attrait du milieu du travail dans lequel il serait facile de trouver un emploi et de gagner de l’argent. Mais, il y a peu de temps encore, on se demandait si les gens de 50 ans ne devraient pas prendre leur retraite et laisser leur emploi aux plus jeunes qui ont de la difficulté à en trouver. Maintenant, même avec un taux de 7 % de chômage, dans lequel ces jeunes ne figurent d’ailleurs pas puisqu’ils n’ont pour la plupart jamais eu d’emploi, il leur serait tellement facile de trouver du travail qu’ils décrocheraient en masse pour se lancer dans ces emplois au salaire minimum, lot de ceux qui n’ont pas fini leur secondaire ! La chose semble douteuse.

Que dire maintenant de tous ceux qui ont dépassé 50 ans et pour qui il devient impossible de retrouver un emploi. Ils sortent aussi des statistiques quand leurs prestations s’épuisent. Maintenant, on leur offre des « emplois » sans lieu, sans salaire, sans instrument de travail. Ils sont vendeurs de toutes sortes, de l’immobilier jusqu’aux assurances en passant par toutes les formes de cette nouvelle itinérance.

Regardons autour de nous

Quand l’animateur a demandé à Sam Hamad si la pénurie de main-d’œuvre allait faire augmenter les salaires, ce qui aurait été parfaitement logique dans le système économique, il a répondu que non. Il a même ajouté que dans la fonction publique, comme on remplaçait seulement un employé qui prend sa retraite sur deux, on avait moins de problèmes de recrutement et qu’on respectait ainsi les employés. Qui au fait est ainsi « respecté », les employés qui partent ou ceux qui restent ?

S’il n’y aura effectivement pas d’augmentation des salaires, sauf dans des secteurs bien précis, c’est parce que la pénurie générale est une farce, parce que le réservoir de chômeurs demeure très important et parce que dans un monde où le travailleur devrait avoir le pouvoir, puisqu’il est en demande, il continue d’occuper des emplois précaires, mal rémunérés, dans lesquels il n’a aucune sécurité et où ses heures ne sont pas comptées. Le Conference Board peut se vanter d’avoir ajouté une pierre à l’édifice que nous construisent les Lucides de tout acabit pour nous empêcher de voir le monde en nous enfermant dans leurs catégories et ainsi mieux nous exploiter.

P.-S.

Gaétan Breton

NOTES

[1] Pour connaître les multiples propositions visant à abandonner les pauvres à leur sort afin de baisser les impôts, voir les documents de l’Institut économique de Montréal.

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