La rencontre du féminisme et de l’antiracisme

No 23 - février / mars 2008

La rencontre du féminisme et de l’antiracisme

Entretien avec Christine Delphy

Sociologue et féministe française de renom, la théoricienne et militante Christine Delphy est venue à Montréal à l’automne 2007 pour prononcer deux conférences : « Le mythe de l’égalité-déjà-là : un poison » et « L’Afghanistan : une guerre pour les femmes ? » Christine Delphy s’est d’abord fait connaître au Québec dans les années 1970 pour son article « L’ennemi principal », puis par l’œuvre du même nom, publiée en deux volumes. En 1977, elle fonde, avec entre autres Simone de Beauvoir, la revue Questions féministes, puis Nouvelles questions féministes en 1980. Elle a récemment pris position contre la loi française interdisant le port du foulard musulman dans les écoles. Sa lutte antiraciste l’a menée à s’engager dans le Mouvement des indigènes de la république [1].

À bâbord ! : Depuis quelques années, vous militez pour que le féminisme pense la relation entre le racisme et le sexisme. S’agit-il là d’un enjeu nouveau ?

Christine Delphy : J’ai étudié aux États-Unis dans les années 1960 et j’ai alors milité dans le mouvement antiraciste des droits civiques. Mais dans les faits, je m’intéressais peu aux féministes afro-américaines et je ne comprenais pas exactement ce qu’elles apportaient d’important en termes théoriques, jusqu’à ce qu’éclate, en France, le débat au sujet du foulard musulman. Jusqu’alors, je m’identifiais seulement en tant que femme et le patriarcat me semblait être le seul ennemi. Je ne percevais pas le racisme comme une priorité pour les femmes.

J’ai compris enfin que le racisme est une question à laquelle on ne peut pas échapper. Les féministes indigènes et les femmes des pays du sud disent aux féministes occidentales que nous nous trompons… La question est alors de savoir si nous préférons continuer seules, dans l’erreur, ou prendre leurs critiques en considération. Il a vraiment fallu que des femmes sur le terrain me confrontent pour que je modifie ma position. Les gens ne savent pas si ce qui motive un comportement discriminatoire à leur égard est lié à la couleur de leur peau, à leur sexe, aux deux ou à un trait personnel. Les gens discriminés – la majorité de la population – vivent donc dans une sorte d’incertitude constante. Il faut comprendre que les gens ont de la difficulté à tracer une ligne claire à l’intérieur d’eux-mêmes. Je pense qu’il faut les écouter, mais cela demande beaucoup de réaménagements.

AB ! : Dans votre texte « Nos amis et nous », vous mettez en garde les féministes contre les hommes proféministes qui sont si souvent de bien mauvais alliés. Vous inspirez-vous de cette expérience pour réfléchir à votre propre engagement auprès des « indigènes », alors que vous n’êtes pas une indigène ?

CD : Cette position est en effet inconfortable et plusieurs blancs sont partis des groupes indigènes par malaise, et non pas parce que les indigènes les ont chassés. Or moi, j’accepte d’être auxiliaire ; c’est la seule chose qu’on puisse légitimement faire. On ne va pas jouer un rôle à l’égal des personnes qui sont des indigènes. On ne peut pas revendiquer une place de premier plan.

AB ! : Avez-vous du coup modifié votre perception des hommes proféministes, surtout qu’il semble y avoir une remise en question du principe de non-mixité dans le féminisme d’aujourd’hui ?

CD : C’est vrai et certains groupes mixtes – comme Mix-Cité, en France – jouissent d’une belle visibilité médiatique, car c’est rassurant de voir des féministes travailler avec des hommes. La mixité est utile, car il faut des passerelles avec la majorité et ces groupes agissant comme passerelles. Mais il faut aussi des groupes qui puissent développer une théorie et une pensée radicales à partir d’émotions radicales qui ne peuvent être exprimées devant le groupe dominant. Un noir ne va pas dire tout ce qui l’habite comme ressentiment négatif devant des blancs. Des féministes militant en mixité m’ont dit qu’il y a parfois problème et impossibilité, comme de parler de sexualité et de violence sexuelle dans des groupes où se trouvent aussi des hommes. L’autre problème, c’est que la présence de groupes mixtes risque de mettre en cause l’existence des groupes non mixtes. L’existence de groupes mixtes peut laisser penser qu’il est aujourd’hui possible d’œuvrer d’égal à égale avec les hommes pour l’avancement de la cause des femmes. Or les groupes non mixtes sont absolument indispensables pour le féminisme, comme pour le mouvement des indigènes. Mais il faut toujours se souvenir qu’il y a sept jours dans une semaine : vous pouvez très bien être dans un groupe non mixte le lundi et le mardi dans un groupe mixte. Et il ne faut pas taxer de « séparatistes » celles qui ne le sont que par moments.

AB ! : Dans la revue Mouvements, vous avez proposé les pistes pour « une théorie générale de l’exploitation ». En portant attention à l’exploitation du temps (plutôt que du salaire), vous cherchez à penser en simultané l’esclavage, le servage, le salariat et l’économie domestique. Était-ce là votre manière d’aborder la multiplicité des oppressions ?

CD : Je voulais avant tout démontrer que les gens de gauche en général tendent à n’aborder l’exploitation qu’à travers le prisme du seul capitalisme. Ne s’intéressant qu’à l’exploitation salariale, ils peinent à expliquer l’exploitation domestique ou l’esclavage, des phénomènes qui ne sont pas archaïques puisqu’ils concernent des milliards de personnes. L’oppression raciale comme l’oppression des femmes ne sont pas solubles dans l’exploitation capitaliste. Vous prenez deux ouvriers, l’un blanc et l’autre à la peau légèrement teintée, et vous voyez ce qui se passe en termes d’embauche et de salaire : le déterminant n’est pas le capitalisme, mais bien le racisme.

Le problème, c’est que les intellectuels ne sont pas les victimes et vice versa. Les intellectuels sont blancs, en grande majorité des hommes, qui veulent que le monde soit simple et s’explique par un seul paradigme, qu’ils auront choisi. Mais le monde n’est pas simple. Or, les féministes indigènes indiquent qu’elles doivent aussi lutter contre leurs hommes et en même temps les soutenir, car ils ont été victimes d’une dévalorisation terrible qui touche particulièrement ces hommes, pointés du doigt comme des violeurs et des terroristes au point où on laisse entendre qu’ils sont les seuls hommes violents et violeurs qui subsistent en France. Dans un autre contexte, les femmes du Chiapas se sentent et se disent discriminées comme autochtones et comme femmes. En tant qu’autochtones, elles militeront avec des hommes autochtones qui en même temps les oppriment en tant que femmes. Voilà le sens du féminisme paradoxal : lutter avec et contre les hommes. Or, ce lot est beaucoup plus commun que celui des femmes blanches qui n’ont à lutter que contre le patriarcat.

AB ! : Mais n’est-il pas compliqué pour une féministe matérialiste radicale comme vous d’être à l’écoute de femmes musulmanes croyantes ?

CD : Des femmes qui portent le foulard veulent partir de l’islam pour penser et nommer leur oppression, et de très nombreuses femmes réinterprètent le Coran pour s’engager dans la voie de leur émancipation. De nombreuses féministes occidentales en France préfèrent simplement nier que ce féminisme existe et même qu’il soit possible. Cela me rappelle quand les hommes nous disaient qu’il n’y avait pas de mouvement féministe en France, alors qu’il existait déjà ! J’ai moi-même pensé au départ que l’approche par le Coran n’était qu’une étape préliminaire avant d’atteindre un véritable féminisme. C’est après avoir discuté avec des spécialistes de la théologie musulmane que j’ai réalisé que même les féministes athées – moi comprise – ont commencé par réagir et dialoguer de manière critique avec la philosophie des hommes des Lumières et de la Révolution française, dont Jean-Jacques Rousseau, puis Karl Marx et le marxisme. C’était notre culture, nos référents et nous étions obligées de faire avec et nous sommes encore aujourd’hui en débat contradictoire avec eux. Les Musulmanes ne veulent pas plus que nous se couper de leur culture. De toute façon, elles ne seraient pas entendues si elles ne prenaient pas en compte l’islam. Elles sont obligées de partir de là et d’autres veulent partir de là. Il n’y a donc pas qu’un seul point de départ.

Dans le débat sur le foulard, certaines féministes sont un peu schizophrènes. Elles insistent pour rappeler que nous n’avons pas conquis la liberté sexuelle pour la voir remise en cause par des jeunes filles qui portent le foulard, tout en dénonçant du même souffle la prostitution, la banalisation de la pornographie et l’hypersexualisation de nos sociétés occidentales. Je crois qu’il s’agit dans les faits d’un débat de marionnettistes, et c’est la société patriarcale qui tire les ficelles et met en scène deux catégories des femmes, opposant celles qui sont dites ringardes et traditionnalistes et qui portent le foulard musulman (et se protègent ainsi des avances sexuelles et disent vouloir préserver la valeur de la virginité) et les autres, pour qui le combat féministe semble se résumer à la liberté d’être séduisante et qui insiste sans arrêt sur la liberté de porter des jupes courtes, de se maquiller, etc. Dans ce duel bien orchestré, le patriarcat mobilise parmi les catégories des femmes les plus défavorisées qui se trouvent alors en opposition l’une à l’autre, même si toutes les femmes vivent dans cette double contrainte. Dans chaque femme, il y a une femme voilée et une jeune salope, car on leur demande d’être les deux à la fois.


[1Issu d’un appel rendu public en janvier 2005 signé par plusieurs milliers de personnes, le Mouvement des indigènes de la république porte la voix des personnes issues des colonies, anciennes ou actuelles, et de l’immigration postcoloniale, premières victimes de l’exclusion sociale et de la précarisation, discriminées à l’embauche, au logement, à la santé, à l’école et aux loisirs.

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