Accueil du site > No 23 - février / mars 2008 > « Un enfant pauvre n’existe pas seul »

Chronique Éducation

« Un enfant pauvre n’existe pas seul »

Un entretien avec Nathalie Morel

Normand Baillargeon

N’ayons pas peur des mots : au Québec, la pauvreté frappe certaines écoles, particulièrement à Montréal, d’une manière qu’on a du mal à imaginer et qui ne peut que faire pleurer et rager. En ce qui me concerne, ma douleur est d’autant plus grande que le Centre pour l’enseignement en milieux défavorisés de l’UQAM, qu’animait Robert Cadotte, a été fermé – une des toutes premières victimes des coupures qu’on y effectue. Comment se vit cette pauvreté pour les enseignantes sur le terrain ? Que peut-on faire, individuellement et collectivement, pour corriger ces inadmissibles situations ? J’ai voulu en parler avec quelqu’un qui connaît tout cela de près et bien mieux que moi. Et comme j’ai le grand plaisir de parfois croiser Nathalie Morel, qui a non seulement enseigné dans ces quartiers où sévit la pauvreté, mais qui est aussi présidente de l’Alliance des professeurs de Montréal, je lui ai proposé un échange, qu’elle a eu la gentillesse d’accepter. N.B.

À bâbord ! : La Presse du 29 novembre 2007 rapportait que dans des écoles de quartiers pauvres de Montréal, on ne donne pas d’examens à la fin du mois parce que des enfants ont faim. On rapportait aussi, dans le même article, que si le Chic Resto Pop offre tous les midis pour 50 sous des repas chauds à 500 élèves, il arrive à la fin du mois que certains enfants n’ont pas ces 50 sous ; et encore que dans certaines familles, seulement un des enfants a cette somme : les autres doivent donc attendre que ce soit leur journée pour manger. Ces informations sont proprement scandaleuses et enrageantes. Mais j’imagine aussi que certains auront du mal à croire cela possible au Québec en 2007. Toi qui justement as travaillé dans un quartier où sévit la pauvreté, penses-tu que ces informations sont exactes ? As-tu été surprise par cet article ?

Nathalie Morel : Je ne suis pas vraiment surprise par ces affirmations, car lorsque j’ai quitté ma classe au printemps 2001, ce type de situation existait vraiment et je crois que la situation s’est même probablement détériorée. Les parents pauvres le sont encore plus, l’écart entre les riches et les pauvres se creuse et les bas salariés vivent depuis ce temps des pertes d’emplois constantes (fermetures d’usines et de manufactures). Je suis par contre profondément choquée d’entendre et de lire ces informations, car un enfant qui a faim ne peut se concentrer sur autre chose et, en plus de le priver dans ses besoins les plus fondamentaux, on lui enlève également la possibilité de se nourrir du point de vue intellectuel. (Quand je dis « on », je ne vise pas seulement les parents, mais bien davantage la société). L’adage est vrai et je peux en témoigner personnellement : ventre affamé n’a point d’oreilles. J’ai souvent vu des enfants qui mangeaient peu ou pas s’endormir durant l’après-midi ou encore avoir de la difficulté à tenir en place, être impatient et même agressif. En fait, ces enfants, que je qualifierais de « non paisibles », étaient en manque physique et psychologique. Et je ne parle pas de la honte et du déni que je voyais dans leurs yeux ou que j’entendais dans leurs excuses ou leur refus de dire qu’ils avaient faim. Ils disaient qu’ils avaient « oublié leur lunch » ou que l’épicerie serait faite justement ce soir-là ou encore qu’ils aimaient les sandwichs au beurre...

AB ! : Les enseignantEs sont typiquement des personnes attachées à une réelle égalité des chances en éducation. Or, cette situation dramatique met terriblement à mal cette idée. Que fait-on alors ?

NM : Honnêtement, on se sent un peu impuissant devant l’ampleur du problème qui déborde largement la salle de classe et la portée de l’école. On compense aussi. On garde à portée de la main des barres tendres, des biscuits à l’avoine et aux raisins et toutes sortes d’aliments nourrissants. On travaille en concertation avec les surveillantes du dîner afin qu’elles nous aident à dépister les « situations problématiques » et on signale les enfants afin de tenter de trouver de l’aide (non seulement alimentaire) – pour l’enfant concerné et sa famille. On aimerait avoir plus de service de travailleurs sociaux afin d’aider les parents à la source et créer des liens entre l’école et la famille. Plusieurs ne connaissent pas les services publics ou communautaires existants et ce n’est pas facile pour un professeur de discuter de cette situation avec les parents sans paraître condescendant ou supérieur, sans avoir l’air de porter des jugements. Les professeurs et l’école représentent l’élite et la classe supérieure et nous sommes souvent perçus par les parents comme ceux qui vivent dans la ouate et qui ne peuvent pas comprendre. Et ils ont probablement raison. Voilà pourquoi le programme de M. Cadotte était sûrement bon. Je ne peux pas beaucoup en parler, car je ne le connais pas de façon détaillée, mais il est certain que pour aider les enseignantes à comprendre, il faut leur faire connaître les milieux défavorisés sous différents angles. On doit passer outre nos préjugés. Malheureusement, notre ignorance de « privilégiés » peut nous amener à jeter un regard très dur sur les parents. C’est selon moi ce qu’il faut éviter. De plus, les enfants aiment et protègent leurs parents, malgré tout, et il faut en tenir compte si on veut vraiment aider les petits.

AB ! : Et qu’est-ce que tout cela implique dans les activités quotidiennes, aussi bien sur le plan pédagogique que sur le plan humain ?

NM : Dans les activités quotidiennes en classe, on porte une attention particulière aux enfants démunis en leur prêtant, par exemple, du matériel scolaire (crayon, feuille mobile et gomme à effacer). En plus de leur fournir une petite collation supplémentaire ou un berlingot de lait, il n’est pas rare que l’on garde aussi des mitaines, des tuques et des foulards en sus, à l’école, afin de bien les vêtir pour la récréation. Sur le plan pédagogique, on évite de donner des exercices ou du travail plus exigeants à nos élèves en après-midi ou à la fin de la semaine ou du mois. On favorise souvent des activités plus tranquilles en après-midi. On porte une attention particulière aux apprentissages des élèves les plus « à risque ». On les encadre plus que les autres et on leur offre plus de périodes de récupération. Mais je ne peux m’empêcher d’ajouter qu’enseigner dans une école de milieu défavorisé a été une des expériences le plus enrichissantes de ma vie – quoique très exigeante.

AB ! : Cela dit, il s’agit essentiellement d’un problème politique et collectif. Je m’adresse donc à présent à la présidente de l’Alliance, que tu es aussi, pour te demander ce que les syndicats font et aussi devraient faire devant cette situation ?

NM : Tu as raison de parler d’un problème collectif. Un enfant pauvre n’existe pas seul. Est-ce que la solution réside dans les banques alimentaires (ou comme la CSDM l’appelle : le Programme de sécurité alimentaire) ? Je ne le crois pas. Il est certain que l’on ne peut être contre ce genre d’initiative mais, selon moi, on doit davantage aider les parents à essayer de se sortir du cercle de la pauvreté. Je crois à l’adage disant qu’on est mieux d’apprendre à quelqu’un à pêcher que de lui donner un poisson. Comment y arriver ? Par exemple, en militant pour un accroissement de logements sociaux abordables, par une hausse du salaire minimum, par des programmes sociaux et communautaires mieux financés. Et bien sûr, par une éducation qui, par sa valorisation de l’instruction, DEVRAIT créer une réelle égalité des chances de réussite et permettre à un maximum de personnes de développer leur plein potentiel et de se trouver du travail. Pas pour une formation à des sous-métiers, comme la réforme les prône à la fin de la 2e secondaire pour les élèves « en difficulté », qui sont en fait les élèves qu’on a laissés tomber au primaire et au premier cycle du secondaire en ne leur donnant pas suffisamment de services pour les aider à s’en sortir et qui sont, souvent, les mêmes enfants dont on parle dans ce texte. C’est probablement ce qu’il y a de plus scandaleux dans la présente réforme. On fait semblant, on crée de fausses belles statistiques et on parle de réussite pour une diplômation de 3e secondaire ! En conclusion, un vrai plan de lutte à la pauvreté passe, selon moi, par la valorisation d’une éducation publique de qualité pour toutes, du préscolaire jusqu’à l’éducation des adultes, ainsi que tous les programmes d’éducation populaire, afin de permettre à toutes de savoir, de connaître et d’enfin détenir les clés d’un réel choix et d’une réelle liberté. Le savoir, c’est le pouvoir ! Il faut donc arrêter l’implantation de la présente réforme en éducation, car elle va à l’encontre de ces principes en ne mettant pas, au cœur de la réussite scolaire, la promotion d’une solide acquisition de connaissances.

P.-S.

Propos recueillis par Normand Baillargeon

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