Céline Saint-Pierre est professeure émérite de sociologie à l’UQAM.

Photo : Capture issue d’une entrevue réalisée par Pierre Laval Mathieu en 1980 dans le cadre d’une série intitulée Sociologie et sociologues québécois. Source : Service des ressources pédagogiques de l’Université Laval.

Mini-dossier : Jean-Marc Piotte à

Mini-dossier : Jean-Marc Piotte à 80 ans

« Sans espoir, avec conviction »

Céline Saint-Pierre

Une revue mensuelle voit le jour à Montréal en janvier 1975, sous le nom de Chroniques. Elle résulte d’une démarche collective de réflexion réunissant une dizaine de personnes, tou·te·s professeurs et professeures d’université ou de cégeps en sciences sociales, lettres, et théâtre, et un journaliste-essayiste. Si la revue n’adopte pas de ligne politique unique, tou·te·s les membres du collectif de production sont des progressistes de gauche et d’orientation théorique marxiste.

Jean-Marc Piotte, membre de la revue Parti pris (1963-1968) et moi, qui viens de quitter la revue Socialisme québécois (1969-1974), ferons partie du collectif fondateur et publierons un article mensuellement durant deux ans (1975 et 1976). Je peux dire que durant cette période, Jean-Marc en est le principal inspirateur. En novembre 1976, il quittera le collectif pour des raisons personnelles tout en continuant à publier de temps à autre.

Un ordre du jour

Notre collectif s’est construit autour d’un constat partagé. Après des années de changements dans la mouvance de la Révolution tranquille des années 1960, nous faisions face à une absence d’analyse critique des idéologies ambiantes au Québec. Tant le libéralisme que le nationalisme réactionnaire et la nouvelle culture escamotaient, sous un angle qui leur était propre, la lutte des classes et les rapports de domination se déployant sous l’emprise de l’impérialisme américain. Le collectif fera de ces constats les deux piliers conceptuels du traitement des sujets couverts par la revue.

Un deuxième angle sera développé autour de la déconstruction du travail propre de ces idéologies et de la mise à découvert des forces sociales d’opposition en action sur la scène culturelle, sociale et politique du Québec de la décennie 1970. Les analyses se devaient d’être rigoureuses et documentées, éloignées du pamphlet de propagande et du discours promotionnel. Tous les membres du collectif devaient les lire et les commenter.

J’ai demandé à Jean-Marc, au moment de rédiger cet article, de me dire, 45 ans plus tard, ce qui l’avait motivé à s’engager dans un tel projet. « Au cours des années 60, tout comme d’autres, je rêvais d’une société fondée sur l’égalité hommes-femmes, sur une répartition équitable des richesses… une sorte d’utopie guidait notre pensée et notre action pour atteindre cet idéal. Mais peu à peu, j’ai perdu espoir de la voir se réaliser dans un avenir rapproché. Malgré les difficultés, je demeurais convaincu qu’il fallait aller de l’avant et trouver des moyens de poursuivre notre action dans la voie de nos convictions. Je ferai mienne cette ligne de pensée de Benedetto Croce et d’Antonio Gramsci : sans espoir, avec conviction. Elle guidera ma vision du projet de la revue et encadrera les sujets dont je traiterai. Pour moi, cette revue devait suivre la ligne du temps de la société québécoise, proposer un contenu accessible qui explique les événements et les changements au moment où ils se produisaient, et rendre compte des débats et des luttes du moment. »

Lutte de classes et question nationale

Le choix des thèmes de ses articles explicite sa vision de la mission de la revue et son intérêt pour certains des acteur·trice·s et des terrains d’expression de la lutte des classes au Québec. En voici quelques exemples.

La question des rapports entre la lutte de classes et la question nationale est l’une de ses préoccupations majeures (nos 2, 4 et 13). L’ayant déjà traitée dans la revue Parti pris, il y revient à l’occasion de la publication d’un texte qui circule beaucoup parmi les groupes progressistes depuis 1973 sous le titre « Travailleurs québécois et lutte nationale ». Il en propose une analyse en profondeur (no 2) dans laquelle il fait ressortir une ligne directrice de sa pensée, à savoir qu’il faut établir un lien essentiel entre la lutte de classes et la lutte pour l’émancipation nationale et prioriser la première. Les divers projets d’indépendance nationale des années 1960 et 1970, dont celui du Parti québécois tendent à occulter « l’ennemi principal qu’est l’impérialisme américain  » qui domine les économies canadienne et québécoise de même que le caractère antagonique des rapports entre la bourgeoisie et la petite bourgeoisie québécoises et la classe ouvrière. Il est clair pour lui que le socialisme présente une « véritable solution aux problèmes des travailleurs » et que c’est dans ce cadre qu’il faut y intégrer la lutte pour la libération nationale dont il reconnaît toute la légitimité. La façon d’articuler lutte de classes et lutte de libération nationale a occupé beaucoup de place dans les débats et les actions des divers groupes de gauche au Québec durant toute cette décennie et, par la suite, au cours des années 1980.

Socialisme et syndicalisme

À cette époque, le socialisme prend forme sous divers modèles à travers le monde. Jean-Marc consacrera certains de ses articles à l’analyse de la pensée de Lénine, de Staline et de Mao Tsé-Toung pour en identifier les différences. Il questionnera les modèles économiques de la Chine et de l’Union soviétique et les fondements de leur modèle socialiste pour en démystifier certains traits, tout en interpellant l’engouement de certains groupes politiques du Québec pour le modèle chinois (nos 5, 6/7, 8/9).

La mise à découvert des forces d’opposition aux idéologies dominantes et leurs luttes concrètes le conduira sur le terrain du syndicalisme et des luttes ouvrières au Québec, terreau fertile de la lutte des classes. Au cours des années 1970, les luttes intersyndicales, surtout dans le domaine de la construction, sont très vives. Il proposera (nos 11 et 12) une analyse très documentée des travaux et des recommandations de la Commission royale d’enquête (dite commission Cliche) sur la liberté syndicale dans l’industrie de la construction (1974), tout particulièrement la corruption dans les rangs des affiliés à la FTQ et les moyens de l’extirper.

Dans un autre article (no 15), il procède à une analyse très détaillée de l’un des plus importants événements syndicaux de cette période, le second Front commun (1976). Celui-ci rassemblera les syndiqué·e·s des secteurs public et privé face aux gouvernements fédéral et provincial. Son analyse fait état de la difficulté de réaliser l’unité intersyndicale et du jeu de l’État qui mise sur la division entre les organisations syndicales. « La compréhension de la nature capitaliste de classe de l’État québécois [le Parti québécois est au pouvoir] fait ici son chemin », écrira-t-il.

Il bouclera sa contribution à la revue Chroniques par un article important (nos 29-32) dans lequel il présente un portrait exhaustif de 40 pages sur la longue grève du Syndicat des professeurs de l’UQAM (SPUQ, 1976-77), dont il fut l’un des fondateurs et présidents au cours des années 1970. Cet article témoigne bien du rôle qu’il s’attribuait dans la société, celui de l’intellectuel organique et d’acteur de première ligne. Il privilégiera le mouvement syndical comme mouvement social porteur de la lutte des classes, et l’UQAM, où il aura été professeur de science politique pendant 32 ans, comme terrain d’intervention.

 

LA REVUE CHRONIQUES 1975−1978

Publiée chaque mois en 2 000 exemplaires, chaque numéro comprend entre 80 et 174 pages et propose une douzaine d’articles courts, des entrevues et des informations culturelles et sociales. Rédigé dans un langage accessible au grand public, chaque numéro est vendu au prix de 2 $. Trente-deux numéros ont été publiés, dont le dernier à l’automne 1977, (quadruple numéro, 319 pages). Le Conseil des arts du Canada ayant coupé son financement, ce fut la fin de la publication.

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