Mini-dossier : Jean-Marc Piotte à

Mini-dossier : Jean-Marc Piotte à 80 ans

Piotte et le syndicalisme de combat

Voici la version intégrale d’un article de Jacques Pelletier paru en version courte dans notre numéro 87.

Dès le premier numéro de la revue Parti pris fondée avec des camarades à l’automne 1963, Piotte se démarque comme le « politique » du groupe, proposant une analyse concrète, empirique de la condition québécoise que d’autres évoquent en termes davantage philosophiques.

Dans sa contribution inaugurale intitulée « Du duplessisme au FLQ » [1], il fait bien voir comment le Québec est passé de la « grande noirceur à la révolution tranquille » à partir d’indicateurs économiques et sociaux qui scandent cette profonde transformation politique et culturelle.

L’analyse concrète des situations concrètes

Dès l’année suivante, il est engagé comme animateur dans la vaste expérience sociale alors menée par le Bureau d’aménagement de l’Est du Québec (BAEQ) dont il tire des « notes sur le milieu rural » [2], description à chaud, très factuelle et documentée, de l’arrière-pays gaspésien, accompagnée d’une réflexion stratégique sur le type de parti révolutionnaire à construire en contexte québécois.

Cette perspective politique qui met résolument l’accent sur l’analyse concrète, voire empirique, des situations concrètes, ne cessera plus d’imprégner les prises de position et les interventions de Piotte par la suite. Elle oriente son travail dans l’organisation du réseau des « clubs Parti pris », groupes de soutien à la revue qui se transforment en 1964-1965 en un Mouvement de libération populaire qui donne un prolongement organisationnel aux propositions de la revue. Cette approche sera aussi décisive dans son choix d’appuyer le Mouvement souveraineté-association (MSA) en 1968, favorisé par la prise en compte des rapports de force réels dans la société québécoise et de la situation de la gauche québécoise qui lui apparaît alors bloquée, réduite à’impuissance.

La venue au syndicalisme

Ce primat du politique est de même fondamental dans sa réflexion sur le syndicalisme qu’il amorce au milieu des années 1960 sous la triple influence de Pierre Vadeboncoeur, d’Antonio Gramsci et de son engagement dans le syndicat des professeurs de l’UQAM (SPUQ) au début des années 1970.

Pierre Vadeboncoeur, avec qui Piotte est alors très lié, est un intellectuel organique de la CSN. Très critique du syndicalisme d’affaires à l’américaine dès les années 1950, il suggère dans des textes de réflexion internes de la centrale, formulés au milieu des années 1960, que celle-ci ouvre ce que l’on appellera le front des conditions de vie. Dans cette optique, le front de la lutte pour de meilleures salaires et des conditions de travail adéquates et sécuritaires, vocation classique du mouvement syndical, comporterait un second volet consacré à des propositions et des revendications concernant les conditions d’existence : logement, services sociaux, fonds de pension, aménagement urbain, loisirs, etc.

Piotte se montre « très agréablement surpris » par le rapport moral du président de la CSN soumis en 1966, vraisemblablement écrit par Vadeboncoeur dans lequel il trouve l’empreinte de la « lutte des classes. Tout au long du rapport, écrit-il avec enthousiasme, on sent cette lutte dans la dénonciation de l’ordre existant et dans l’identification du responsable de cet ordre, les grandes puissances économiques privées » [3]. En dépit de certaines réserves sur les risques d’intégration des travailleurs à la société capitaliste et et sur ce qu’il qualifie d’ « anationalisme » de la CSN, il se montre même plutôt d’accord avec la « pensée réformatrice » qui inspire l’orientation de fond du rapport.

Cette influence de Vadeboncoeur sera toutefois bientôt contrebalancée par la réflexion théorique de Gramsci, auteur auquel il consacre sa thèse de doctorat, dirigée par Lucien Goldmann, lui-même un marxiste de pointe de cette période effervescente.

Du marxiste italien, Piotte retient entre autres la conception du rôle de l’intellectuel et du parti révolutionnaire qui lui est liée. Estimant qu’en société capitaliste, les intellectuels sont, dans leur vaste majorité, au service plus ou moins direct de la bourgeoisie, Gramsci estime que la classe ouvrière doit recruter et former ses propres intellectuels pour lutter contre l’idéologie dominante et assurer son hégémonie idéologique, sociale et culturelle dans la société nouvelle à édifier.

Dans cet esprit, l’intellectuel est aussi, sinon d’abord, un militant directement engagé dans la lutte et le parti est défini comme un intellectuel collectif qui propose des analyses de la société perçue comme totalité et des enjeux qui la traversent et comme un orchestrateur des stratégies et des tactiques à utiliser dans les conjonctures spécifiques où se déploie son action [4].

À cette double influence théorique, viendra se greffer l’expérience directe effectuée comme militant dans le syndicat des professeurs de l’UQAM (SPUQ), créé dans la foulée de la mise sur pied de la nouvelle université.

Piotte devient bientôt un des principaux animateurs de ce premier syndicat de professeurs d’université affilié à une centrale ouvrière en Amérique du nord, la CSN. Le SPUQ ne se borne pas à la défense des intérêts corporatistes des professeurs. Il formule une conception originale et progressiste de la mission de l’université comme service public et démocratique, une institution dans laquelle les employés, et pas seulement les professeurs, doivent jouer un rôle capital, en association avec les étudiants dans une perspective d’autogestion pour certaines fonctions, dans les départements notamment, et de cogestion dans d’autres, dans les instances et comités pédagogiques plus particulièrement. Ce syndicat, en outre, n’hésitera pas à recourir à des moyens d’action, inédits en milieu universitaire, comme la grève pour soutenir ses revendications.

C’est cette triple influence théorique et pratique que l’on retrouve en arrière-plan de la conception que propose Piotte dans son livre programmatique placé à l’enseigne du « syndicalisme de combat » [5].

Le syndicalisme de combat

Publié en 1977, ce livre se présente comme un recueil de textes publiés au cours des années précédentes, dans le sillage du virage idéologique opéré par les principales centrales syndicales qui s’exprime de manière éclatante dans les célèbres manifestes anticapitalistes qu’elles publient au début des années 1970 et qui préfigurent symboliquement les dures luttes qu’elles impulsent au cours de la décennie. Les fronts communs dans le secteur public du printemps 1972 et de l’année 1975-1976 et les grèves longues et courageuses menées dans certaines entreprises du secteur privé (Firestone et Canadian Gypsum à Joliette, United Aircraft à Longueuil, Commonwealth Plywood à Saint-Jérome, Québec-Téléphone dans le Bas Saint-Laurent etc.) deviennent ainsi des icônes du légendaire syndicalisme qui domine cette période turbulente.

Dans sa préface, Piotte explique que son livre, dans ce contexte, est le « fruit d’une pratique syndicale. Mais, ajoute-t-il, pas de n’importe quelle pratique : d’une pratique réfléchie à travers les enseignements de Marx, Lénine, Mao et Gramsci. Chaque article constitue donc un élément d’une réflexion où des luttes économiques sont analysées en terme de lutte de classes » [6]. La référence à Vadeboncoeur a été évacuée, la perspective réformiste écartée au profit d’une approche résolument révolutionnaire, indépendante toutefois du courant marxiste-léniniste dominant de la période, d’obédience maoïste, dont il se démarque alors politiquement, en dépit de la référence ostentatoire au leader de la révolution chinoise.

La réflexion de Piotte s’appuie sur une constatation de base : le syndicalisme de manière générale, quelle que soit son orientation, remplit une double et contradictoire fonction. « D’une part, »note-t-il, il « défend, contre le capitalisme, les intérêts économiques des travailleurs par la négociation et l’arbitrage. D’autre part, il sert objectivement à intégrer les travailleurs à l’ordre établi… » [7]. Et cela vaut dans une certaine mesure pour le syndicalisme de combat lui-même.

Ce qui différencie ce syndicalisme du syndicalisme d’affaires, et davantage encore des syndicats de boutiques asservis aux patrons, ce sont les postulats sur lesquels il s’appuie et que Piotte évoque schématiquement de la manière suivante : 1- volonté des révolutionnaires qui le prônent de se lier aux masses ; 2- cette ambition doit se traduire par une implication concrète dans leurs organisations , dont au premier chef les syndicats ; 3- cet engagement doit commencer d’abord dans le lieu de travail auquel le militant appartient [8]. Ce dernier postulat s’oppose à la fois à « l’entrisme », proposé par certaines organisations trotskystes et à « l’implantation » , tactique prônée par les organisations marxistes-léninistes .

Sur le plan plus proprement théorique et méthodologique, l’auteur propose une typologie très élaborée de ces types de syndicalisme à partir de leurs traits structuraux spécifiques : à une extrémité du continuum qu’il dresse sous forme d’un schéma suggestif, on trouve le syndicalisme de boutique, à l’autre celui du syndicalisme de combat. Ces types idéaux sont décrits à partir des critères suivants qui servent de principes de classification : leur idéologie, leurs objectifs, les moyens d’action auxquels ils recourent, le type d’organisation qui les chapeaute [9]. Présenté objectivement, ce schéma fait nettement apparaître le syndicalisme de combat comme un prolongement et un dépassement du syndicalisme d’affaires qui confirme , à sa manière, les positions et analyses empiriques de l’auteur.

Le tournant des années 1980 : du combat au partenariat

Paraissant avoir le vent dans les voiles au cours de la première moitié des années 1970, à tout le moins sur le plan discursif, ce type de syndicalisme connaît un certain essoufflement à la fin de la décennie. Cette mise en veilleuse s’explique par des facteurs internes, propres au mouvement syndical, et par des facteurs externes liés à l’évolution de la conjoncture sociopolitique globale.

Sur le plan syndical, Piotte constate qu’on en retrouve l’empreinte surtout dans certains secteurs des services publics (enseignement, système de santé) et dans quelques entreprises privées qui demeurent l’exception davantage que la règle. Dans l’ensemble le syndicalisme du secteur privé demeure régi par une approche « affairiste » classique. C’est essentiellement grâce aux intellectuels petits-bourgeois qui militent dans certains syndicats locaux, conseils centraux et fédérations, ainsi qu’à l’engagement de certains permanents des centrales que le syndicalisme de combat a pu s’imposer un temps comme un courant majeur et significatif du mouvement ouvrier organisé. Enfin, et malgré ses prétentions, reconnaît l’auteur dans la postface du livre sur un ton marqué par la désillusion, ce syndicalisme n’a pas atteint son objectif politique central, qui était de faire progresser la conscience de classe du mouvement syndical dans son ensemble et de l’engager dans une lutte résolue pour le socialisme.

Pour comprendre cette situation interne, il faut également prendre en considération la transformation de la conjoncture politique au cours de laquelle se consolide la conception réformiste de la société préconisée par le Parti Québécois. Plusieurs dirigeants et militants des centrales syndicales se rallient en gros à la perspective de ce parti et influencent de manière décisive l’orientation idéologique de leurs organisations au détriment du syndicalisme de combat qui ne leur apparaît pas capable de répondre aux nouveaux défis posés par le néolibéralisme qui s’impose à partir des années 1980. C’est ainsi qu’un nouveau discours, celui de la concertation et du partenariat, va progressivement se substituer à celui se réclamant de la lutte et du combat.

Piotte, dans son dernier livre sur le syndicalisme, évoque cette transformation et les facteurs qui l’expliquent, tout en la déplorant : « Le partenariat, note-t-il, est une idéologie que je ne partage pas » [10]. La question implicite que soulève son constat pourrait se formuler de la manière suivante : est-il possible de réinviter aujourd’hui un syndicalisme de lutte et de combat, comment et sous quelle forme ? Cette question en forme de défi représente peut-être son apport le plus précieux au syndicalisme contemporain.


[1Jean-Marc Piotte, « Du duplessisme au FLQ », Parti pris, vol 1, no 1, octobre 1963, p. 18-30.

[2Jean-Marc Piotte, « Notes sur le milieu rural » , Parti pris, vol 1, no 8, mai 1964, p. 11-25.

[3Jean-Marc Piotte, « Lettre à Pierre Vadeboncoeur du 20 novembre 1966 « , dans Jean-Marc Piotte et Pierre Vadeboncoeur, Une amitié improbable, Montréal, Lux éditeur, 2012, coll. Lettres libres, p. 47-48.

[4Sur ce point, se reporter au livre de Piotte sur Gramsci, et plus particulièrement sur sa conclusion qui en présente une synthèse. Jean-Marc Piotte, La pensée politique de Gramsci, Montréal, Éditions Parti pris, 1970.

[5Jean-Marc Piotte, Le syndicalisme de combat, Montréal, Les éditions coopératives Albert St-Martin, Montréal, 1977.

[6Ibidem, p. 5.

[7Ibidem, p. 25. C’est l’auteur qui souligne.

[8Ibidem, p. 185.

[9On retrouve ce schéma aux pages 40 et 41 de l’ouvrage.

[10Jean-Marc Piotte, Du combat au partenariat. Interventions critiques sur le syndicalisme québécois, Québec, Éditions Nota bene, 1998, p.228.

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