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Les vivants, les morts et les autres, de Pierre Gélinas

Singulier portrait de la gauche dans les années Duplessis

Claude Vaillancourt

La réédition du roman Les vivants, les morts et les autres de Pierre Gélinas [1] permet d’enrichir le débat sur l’héritage de la Grande Noirceur. Ce roman, écrit en 1959, est un document littéraire de première main qui dépeint, avec un réalisme rigoureux, une opposition syndicale et communiste à l’intransigeance du gouvernement de Duplessis.

Alors que de nombreux auteurs de cette période ont dénoncé le climat de peur qui tétanisait nombre d’intellectuels à l’époque, Pierre Gélinas a préféré mettre de l’avant des personnages qui se battent. Le roman s’ouvre et s’achève sur deux épisodes violents  : le saccage d’un camp de bûcherons dans le Nord par des travailleurs privés de salaire et de travail ; et la fameuse émeute provoquée par la suspension du joueur vedette des Canadiens de Montréal, Maurice Richard. Le temps n’est donc pas à la soumission ou à la résignation, mais à une bataille rangée contre un ordre social aliénant pour les Canadiens français.

Le roman nous fait suivre le parcours initia­tique de Maurice Tremblay, fils d’une famille de la grande bourgeoisie québécoise en rupture de banc, qui choisit la voie du syndicalisme, devient permanent du Parti communiste, avant de rompre douloureusement avec celui-ci, lorsque les crimes de Staline sont révélés par le régime de son successeur, Nicolas Kroutchev. L’itinéraire de ce personnage – plutôt unique dans le roman québécois de l’époque – permet à l’auteur d’esquisser un portrait large et ambitieux de la société québécoise à travers les nombreux personnages que croise Maurice.

Ainsi l’auteur nous familiarise avec Réjeanne, l’ouvrière fragile mais combative, Claude, l’avocat prometteur qui hésite à défendre aveuglément les intérêts de sa classe, Victor, frère de Maurice, un grand industriel canadien-français, Lagacé, le fier-à-bras, Jean-Guy, l’indicateur de police, Margaret, la femme libérée. Sans oublier quelques dirigeants du Parti communiste, inspirés par ceux du Parti ouvrier progressiste, dont Gélinas a lui-même été membre.

Entre la lutte et l’atrophie

Le point de vue choisi par Pierre Gélinas pour parler de son époque est celui d’une gauche confiante, dynamisée par les combats qu’elle mène dans un Québec atrophié, alors que «  l’obscurantisme s’abat comme une hache sur le fil de l’information ». La justesse de ses observations s’appuie sur l’expérience de l’auteur qui a su transposer dans ce roman ce qu’il a lui-même vécu. Celui-ci connaît de l’intérieur la nébuleuse des luttes de l’époque, celles contre le grand capital, mais aussi celles des camarades entre eux, déchirés par les ambitions personnelles, incapables de s’entendre sur les stratégies à adopter.

Cette nouvelle édition du roman est précédée d’une excellente préface de Jacques Pelletier qui tisse des liens nécessaires entre la vie et l’œuvre, ce qui fait de Les vivants, les morts et les autres non seulement un roman atypique qu’il valait la peine de ressusciter, mais une page d’histoire qui s’anime grâce au travail du romancier et aux explications convaincantes du critique.

Le roman n’est pas sans maladresses  : les personnages ne sont pas toujours bien introduits et l’auteur se prive des procédés du bon conteur pour captiver son lecteur. Ces faiblesses sont compensées par la sincérité de Gélinas, la justesse de ses observations, la diversité de ses personnages et les riches dialogues qui reproduisent avec beaucoup de naturel les débats politiques de l’époque.

Destinées individuelles, mouvements collectifs

La force de ce roman se trouve aussi dans sa façon de lier les destinées individuelles aux mouvements collectifs. Ainsi, l’un des passages les plus réussis est la description de l’émeute après la suspension de Maurice Richard, qui n’est pas sans rappeler certaines grandes scènes des romans d’Émile Zola, en particulier dans Germinal. L’auteur décrit à la fois l’émeute dans son déroulement dramatique, ses causes, puisant à même la frustration des Canadiens-français qui n’acceptent pas que l’un des leurs soit condamné sans raison valable par un Anglais le président de la Ligue Nationale –, et le destin de Maurice Tremblay, qui vit pendant ces heures un grand bonheur amoureux.

Le dernier épisode du roman est lui aussi remarquable. Gélinas y décrit la campagne électorale de Maurice, candidat communiste, puis le désarroi du personnage devant l’effondrement de ses idéaux. Le parti est miné par des luttes internes. Les procès d’intention, les condamnations, les difficiles remises en question qui en découlent ressemblent à un triste rituel qui se vit dans tous les partis communistes au même moment. Cette curieuse page d’histoire, dans un pays tel que le nôtre marqué par l’anticommunisme, nous montre que même en territoire hostile, on préfère se déchirer plutôt que de développer une nécessaire solidarité.

Les vivants, les morts et les autres n’est pas sans rappeler La bagarre de Gérard Bessette, publié une année plus tôt. Le roman de Bessette se termine toutefois par une reddition du héros qui abandonne ses camarades pour devenir contremaître. Et l’écriture brillante et ironique de Bessette est remplacée dans le roman de Gélinas par plus de rigueur et de précision, par un portrait plus global de la réalité des luttes à la fin des années Duplessis.

NOTES

[1] Pierre Gélinas, Les vivants, les morts et les autres, Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 2010 (1959), préface de Jacques Pelletier.

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