Recherche sécurité désespérement...

Josée Lamoureux

La cause semble entendue : sans flexibilité, point de salut. Ce leitmotiv, relayé par des organismes internationaux comme l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE), présume que les rigidités du marché du travail sont à la source du chômage. Les gouvernements canadien et québécois ont largement adhéré à cette thèse. L’assouplissement des règles de sous-traitance, les atteintes au droit à la syndicalisation, les coupes au programme d’assurance-chômage, appelé désormais assurance-emploi, en sont autant de manifestations. Le refus de moderniser les lois du travail afin de mieux protéger les personnes à statut atypique et d’en limiter la progression va dans le même sens. En 1976, moins de 20 % des emplois étaient à temps partiel, sur appel, tempo­raire, contractuel, pour une agence de placement ou considéré comme autonome. Aujourd’hui, ces diverses formes d’emploi représentent plus de 37 % de l’emploi total.

Force est de constater que cette flexibilisation a fait le bonheur des entreprises et de leurs actionnaires. La facture est toutefois lourde pour les salariés, particulièrement pour les femmes, les jeunes et les personnes peu scolarisées, tous surrepré­sentés dans les emplois atypiques. Ces emplois ne sont pas tous précaires. Mais souvent, ils se conjuguent à des conditions de travail dégradées et pénalisantes  : salaires inférieurs, accès limité ou inexistant à des avantages sociaux, à la formation, à la syndicalisation et à la négociation collective. En période de chômage, ils sont mal couverts par le programme d’assurance-emploi accentuant d’autant le risque de basculer dans la pauvreté.

Devant la piètre qualité et la multiplication des emplois atypiques, une réflexion sur la recherche de flexibilité tous azimuts est plus que jamais nécessaire. La flexibilité doit-elle toujours se faire au détriment de la sécurité et de la protection sociale ? De plus en plus de voix s’élèvent pour dire non. Parmi celles-ci se trouvent les tenants de la « flexicurité ».

La flexicurité  : une mauvaise solution à un vrai problème  ?

C’est au milieu des années 1990 que le concept de flexicurité est apparu. S’appuyant sur les exemples du Danemark et des Pays-Bas, ce néologisme, combinant les mots flexibilité et sécurité, suggère que la flexibilité du marché du travail et la sécurité de la main-d’œuvre peuvent être complémentaires. Très discuté en Europe et soutenu par la Commission européenne, ce concept a été repris par l’OCDE en 2006 lors de la réévaluation de sa Stratégie pour l’emploi.

Si la flexicurité a le mérite de réactualiser la problématique de la sécurité économique, elle demeure controversée. D’une part, l’influence néolibérale de certains de ses promoteurs, dont l’OCDE, est indé­niable. La flexibilisation par l’assouplissement de la protection de l’emploi, c’est-à-dire les règles entourant les licenciements individuels et collectifs, ainsi que la relation d’emploi, reste LA priorité. L’important n’est plus de protéger l’emploi, mais de sécuriser les personnes en favorisant leur employabilité. L’investis­sement dans le capital humain devient le mot d’ordre. Or, au-delà de la rhétorique, le soutien à l’éducation et à la formation est rarement au rendez-vous. Résultat : la sécurité repose de plus en plus sur la responsabilité individuelle.

D’autre part, il est loin d’être confirmé que la flexibilité du marché du travail améliore les performances économiques. À moins d’aveuglement idéologique, on ne peut ignorer les bons résultats de certains pays qui ont des marchés du travail réputés plus rigides. D’ailleurs, la crise actuelle en apporte une autre illustration. Alors que les États-Unis, champions de la flexibilité, s’enlisent dans le chômage, d’autres pays ayant tablé sur des réorganisations internes et un recours au travail partagé s’en sortent mieux.

Cela dit, il serait illusoire de vouloir empêcher les entreprises de réagir aux changements. Les besoins d’adaptation sont-ils plus importants aujourd’hui en raison de la concurrence accrue, des percées technologiques et de la pression sur les coûts de production ? Peut-être. Mais cela n’a pas obligatoirement à se traduire par des emplois instables et précaires pour certains, et de l’insécurité pour tous.

Et le Québec  ?

La notion de flexicurité est peu débattue au Québec. Il y a bien quelques chercheurs qui s’y intéressent, mais elle est loin d’avoir la prégnance que l’on observe en Europe. Cela dit, les enjeux sur la flexi­bilité et la sécurité économique des travailleurs sont, eux, bien présents. Malgré les récriminations des groupes patronaux, ce n’est pas la flexibilité qui fait défaut, mais bien la sécurité. Pour l’améliorer, il faut bien sûr miser sur l’éducation et la formation. Même en supposant que les sommes requises soient au rendez-vous et que les employeurs assument leurs responsabilités, cela reste insuffisant. Il faut faire plus. Interdire les dispa­rités de traitement en fonction des statuts d’emploi serait une première avancée. Un autre pas important serait de mieux encadrer les agences de placement de personnel. Il faut aussi se préoccuper de la qualité des emplois créés. Bref, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir.

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