Crise grecque

L’heure des comptes

Spéculation et déficit démocratique

Christian Brouillard

Oubliée la crise financière grecque qui, au printemps 2010, a ébranlé la zone Euro et fait paniquer l’ensemble des marchés de la planète ? Il semble bien que oui, du moins si l’on se base sur la lecture des principaux médias. Pourtant, les mécanismes et les acteurs qui ont permis à cette crise d’éclater sont toujours en place et rien ne permet d’affirmer que la «  stabilité  » soit à l’ordre du jour. Bienheureux ceux qui ont la mémoire courte, mais rappelons qu’après la crise financière asiatique de 1997, le système économique semblait être revenu à la «  normale  ». Nous avons vu, dix ans plus tard, ce qu’il en était…

Une pyramide spéculative

À la base, pour expliquer cette crise, nous pouvons pointer les déréglementations néolibérales qui sont à l’œuvre, notamment dans le secteur financier, depuis plus de 30 ans. L’assouplis­sement des règles explique, en partie, la possibilité qu’ont eue les manitous de la finance pour créer des montages spéculatifs, les fameux «  produits dérivés  », dont l’écroulement a conduit à la crise des subprimes aux États-Unis en 2006. C’est à un scénario analogue auquel on assiste dans le cas de la crise en Grèce. L’État grec, à partir de 2001, a pu ainsi emprunter plusieurs milliards d’Euros sans que ces opérations soient comptabilisées comme une dette, ce qui permettait à Athènes de respecter les règles de l’Union européenne (qu’elle venait tout juste d’intégrer) en matière de déficit tout en s’enfonçant, dans les faits, dans un endettement de l’ordre de 300 milliards d’Euros.

Ces schémas financiers ont été rendus possibles grâce à l’aide de plusieurs banques dont l’américaine Goldman Sachs (bien connue pour les bonus faramineux qu’elle octroyait à ses dirigeants au moment même où elle était renflouée par le trésor public des États-Unis après la crise des subprimes…), BNP Paribas, la Deutsche Bank et des banques locales. Cette aide n’était pas, évidemment, désintéressée  : uniquement pour 2001, Goldman Sachs a reçu du gouvernement grec, à titre de commission, quelques 300 millions de dollars. Outre ces largesses, les autorités grecques, pour couvrir ces prêts, ont hypothéqué les aéroports, les autoroutes ou la loterie nationale, s’engageant à reverser les futurs revenus de ces services aux banques.

Et plus dure sera la chute…

Cette fuite en avant devait connaître une fin. Avec l’élection, en octobre 2009, du Parti socialiste grec (PASOK), l’arnaque fut dévoilée par le nouveau gouvernement, révélant ainsi que le déficit ne s’élevait pas à 3,7 % du produit intérieur brut du pays mais à 12,7 %, ce qui était bien supérieur à ce que prescrivent les très néolibérales règles de l’Union européenne en matière de déficit public.

On pourrait trouver des similitudes entre la situation de la Grèce et, par exemple, celle de l’Argentine en 2001 : spéculations, application drastique des politiques néolibérales, dette incontrôlable, etc. Mais dans le cas argentin, il s’agissait d’une formation sociale du Sud, relativement facile à marginaliser, alors que la Grèce est intégrée dans un des blocs dominants du système économique capitaliste, l’Union européenne. Un défaut de paiement de la Grèce pouvant conduire à une possible déstabilisation du système financier de l’Union, on comprend qu’un frisson ait secoué les places financières de la planète.

L’accès au crédit ayant été sévèrement restreint par les agences de notation financière (dont le réveil tardif, au sujet des magouilles spéculatives, est plus que surprenant) et la Banque centrale européenne ne voulant pas racheter une partie de la dette grecque, il ne restait plus comme solution, semble-t-il, pour Athènes, que de se tourner vers le Fonds monétaire international et les pays de l’Union. Le résultat fut, chanson connue, l’octroi d’un prêt de 110 milliards d’Euros sur une période de trois ans pour le gouvernement grec à condition que celui-ci applique un véritable programme d’ajustement structurel : hausse des taxes à la consommation, coupes dans les dépenses publiques, soutien au secteur financier, privatisations, flexibilité du travail renforcée et licenciements facilités, etc. Comme on peut le constater, faut-il s’en étonner ? Aucune de ces mesures ne va à l’encontre des mécanismes ou des acteurs à la source de la crise mais elles frappent, une fois de plus, la population. Une population, dont les secteurs ouvriers et étudiants entre autres, qui a su montrer sa détermination à ne pas payer pour cette crise, dont elle n’était pas responsable, par de nombreuses manifestations et grèves. Ce qui, malheureusement, jusqu’à présent, n’a pas fait fléchir le gouvernement grec.

Tout va bien…

Retour à la normale donc ? Non, car la Grèce, pointée comme bouc émissaire, n’a pas été le seul pays européen à pratiquer la spéculation  : l’Espa­gne, l’Italie, l’Irlande et le Portugal sont eux aussi en première ligne. Même la France et l’Allema­gne ne sont pas au-dessus de tout soupçon…

En fait, la crise grecque est l’expression d’une tendance de fond de notre système économique actuel, système qui privilégie, pour reprendre les termes de Marx, le capital fictif (spéculatif) parce que porteur de profits rapides, peu importe les conséquences. Cette tendance, relativement maîtrisée durant la période des «  Trente glorieuses  » (1945-1975), est revenue au galop avec le néolibéralisme. Un galop qui donne à penser qu’il est, peut-être, plus utopiste de réformer ce système que de vouloir le transformer radicalement…

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