Du mythe au mythe

No 030 - été 2009

{Che}, le film

Du mythe au mythe

Ricardo Peñafiel

Comment aborder un film portant sur un mythe vivant ? Plusieurs ont reproché au film de Steven Soderbergh de ne pas avoir abordé le difficile cas des pelotons d’exécution dirigés par le Che aux lendemains de la Révolution. D’autres ont déploré que cette fresque épique historico-biographique verse dans l’hagiographie ; on lui fait grief, entre autres, des nombreux parallèles que l’on peut établir entre la vie du Che et la passion du Christ. Bref, on reproche au film d’avoir abordé un mythe en lui restituant sa valeur mythique…

Certes, le personnage du Che que l’on retrouve dans ce film du même nom manque, sinon de profondeur ou de nuances, du moins d’humanité. Malgré l’intensité dramatique que Benicio del Toro insuffle au personnage qu’il incarne (et pour laquelle il a bien mérité sa palme), il s’agit toujours du même Ernesto Che Guevara el guerrillero. Toujours le même personnage, ne dérogeant jamais de son objectif ultime : la libération par les armes de l’Amérique latine (et du Tiers-monde dans son ensemble) de la domination impérialiste.

Mais, reproche-t-on à James Bond d’être toujours égal à lui-même, malgré les âges et les acteurs qui l’incarnent ? Le fait est que l’on est au cinéma. Et pas n’importe lequel. Il s’agit d’un film hollywoodien qui n’aborde la vie qu’en la faisant entrer « dans le cadre » non seulement de la caméra, mais d’un type particulier de récit.

Ce qui intéresse les créateurs de ce film, ainsi que ses co-énonciateurs [1], c’est le mythe et non pas l’homme. Et, par une curieuse ruse de la Raison, on se retrouve militants de gauche et Hollywood dans le même combat. Car ceux qui regrettent que le film n’ait pas abordé les passages les plus tordus de la vie trépidante du Che sont précisément ceux qui, se parant d’une intégrité et d’une neutralité historiographique, voudraient achever le travail que la CIA n’a pas réussi à conclure en éliminant le corps du fameux guérillero : ils voudraient démystifier le mythe.

Cela dit, quels sont l’intérêt et l’impact politique de ce film pour des militants qui, sans nécessairement penser prendre le maquis, ont vécu leur militance en ayant au-dessus de leurs épaules l’exemple de ce guérillero légendaire ?

Au premier abord, on pourrait discuté le choix de présenter le film en deux parties : la première (sous-titrée « l’Argentin ») racontant l’épopée victorieuse, à Cuba, de cet aventurier chargé de chance autant que d’une détermination inébranlable ; et la seconde (sous-titrée « Guérilla ») narrant les déboires d’un guérillero mythique, abandonné par le Parti communiste bolivien autant que par la population locale.

Se contentant de suivre chronologiquement les événements, le film aborde implicitement l’épineuse question des erreurs tactiques et stratégiques du Che. On nous montre ainsi un révolutionnaire n’ayant pas compris – même en ayant été parmi les principaux protagonistes – les conditions de possibilité de la révolution cubaine. Comme si l’on pouvait débarquer dans un pays inconnu et y créer une révolution, à coup de fusils, sans le travail idéologique préalable d’une prise du Cuartel Moncada et sans le procès historique d’un Fidel Castro, annonçant de manière prémonitoire que « l’histoire l’absoudrait » ; sans une myriade de partis et de mouvements conspirant depuis des années pour renverser le tyran (Batista).

En ce sens, il ne s’agit certainement pas d’une œuvre de propagande. Il s’agit d’un film qui expose (surtout) les faits d’arme du révolutionnaire en les structurant autour des principaux axes nécessaires à leur dénouement. Pourtant (et c’est là sans doute l’une des vertus cinématographiques du film), il ne s’agit pas seulement de nous montrer des batailles. En choisissant de ponctuer la première partie du film par des extraits reconstitués (en noir et blanc) de l’intervention du Che aux Nations unies ainsi que par les entrevues d’une journaliste états-unienne, Soderbergh parvient à insérer de manière fort réussie un contenu idéologique, directement assumé par le Che [2].

La deuxième partie, quant à elle, est beaucoup plus lourde. Pourtant, c’est bien ce qu’il fallait pour rendre compte de la situation à laquelle le Che se voyait confronté dans le maquis bolivien. On ne pouvait quand même pas demander aux auteurs de réécrire l’histoire et de nous offrir un « happy end » hollywoodien. Et, bien que cette deuxième partie ne puisse pratiquement pas être « supportée » sans la première, elle est néanmoins nécessaire. Sans cet « échec », sans cette deuxième partie qui nous montre, dans toute sa cruauté, les affres de la guérilla, la première partie semblerait une apologie de la lutte armée. En nous montrant « la passion » du Che, le film de Soderbergh nous rappelle les conséquences ultimes que le Che et les personnes engagés a ses côtés étaient prêts à endurer, en même temps qu’il porte à la réflexion l’efficacité d’une telle voie révolutionnaire.

En abordant ces questions « historiques » – voire éthiques et stratégiques –, sans les commenter, sans y imposer une thèse, ce film nous permet de réfléchir à notre responsabilité individuelle et collective vis-à-vis de situations qui nous apparaissent inacceptables, à la lumière de l’engagement inébranlable du Che, assumant jusqu’aux dernières conséquences ses gestes et convictions.


[1C’est-à-dire ceux qui, sans en être les auteurs, ne leur font pas moins anticiper les attentes que l’on a vis-à-vis du film. Et je ne parle pas seulement des maisons de production qui imposent explicitement certaines balises. Je pense également à la figure du « large public », nécessaire à l’existence de l’industrie cinématographique.

[2À ce titre, on pourrait répondre à ceux qui regrettent de ne pas avoir pu voir des scènes scabreuses où le Che « prendrait plaisir » aux exécutions, que le film en montre quelques-unes et qu’il reprend la phrase prononcée par le Che sur la tribune des Nations unies : « des fusilamientos [pelotons d’exécution], oui, nous avons fusillé et nous continuerons à fusiller tant que cela sera nécessaire. Notre lutte est une lutte à mort »…

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